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Un BLOG invité
du Journal SUD OUEST

La bourse ou la vie
par Jean-Marie Harribey, co-président d’Attac

La RTT est l’avenir de l’homme

25. La RTT est l’avenir de l’homme

Jean-Marie Harribey

22 mai 2008 : journée de grève et de manifestations pour s’opposer au nouvel allongement de la durée de cotisation pour avoir une retraite à taux plein : 41 ans en attendant les 42 ans prévus dans la foulée. Mme Laurence Parisot, au nom du Medef et des actionnaires, propose de reculer l’âge de la retraite à 63 ans et demi, pour éviter que des salariés ayant commencé à travailler tôt ne puissent compter 41 ou 42 ans de cotisation dès l’âge de 60 ans. Non mais, sans blague, travailleurs, vous êtes nés pour travailler, pas pour rttétiser.

Un obus supplémentaire a été tiré cette semaine par l’UMP contre les 35 heures. Le Ministre du travail, des relations sociales, de la famille et de la solidarité (travail, famille et… ?) a fait mine de démentir tout en disant vouloir « sortir du carcan des 35 heures imposées partout et pour tous de la même façon » (Le Monde, 21 mai2008).

Primo, les 35 heures n’ont jamais été appliquées dans les entreprises de moins de 20 salariés, par décision de l’ancien Premier Ministre Raffarin : près d’un tiers des salariés n’en ont jamais vu la couleur.

Secundo, quel est le sens d’une RTT applicable « à tous et partout » ? Les gains de productivité sont différents d’un secteur de l’économie à l’autre. Très élevés là où la rationalisation du travail est importante, où l’intensification du travail est toujours poussée davantage et où l’automatisation est possible. Faibles ailleurs, notamment dans certains services de type qualitatif ou relationnel. Mais l’économie est un tout, où chaque élément dépend des autres. Que serait par exemple l’augmentation de la productivité du travail dans l’industrie aux techniques sophistiquées sans un secteur éducatif derrière ? Ainsi, les gains de productivité apparaissant en un endroit doivent leur niveau à ce qui se passe autour. Il n’y a alors aucune raison pour que leur affectation soit réservée au secteur où ils apparaissent. La RTT « pour tous et partout » est donc une manière d’effectuer une péréquation de la répartition des gains de productivité : ceux-ci sont dus à la collectivité, ils doivent revenir à la collectivité. Donc, surtout pas aux actionnaires, bien entendu, mais pas non plus aux seuls salariés qui, par hasard, sont employés dans un secteur où une forte productivité surgit.

L’attitude « cul pincé » du PS devant sa propre loi des 35 heures est affligeante : « La RTT n’est plus une question centrale » a déclaré Gaëtan Gorce, ancien rapporteur de la loi Aubry (Le Monde, 21 mai 2008). Si, Monsieur, elle sera la question centrale du XXIeme siècle, d’un point de vue social et d’un point de vue écologique. Mais, sans doute, penser deux choses à la fois – les finalités du travail et celles de la production – est trop demander aux sociaux-libéraux.

Ils confortent l’idéologie qui s’est insinuée jusque dans la tête des travailleurs. Chaque fois que ceux-ci débauchent plus tôt, ou ne viennent pas travailler le mercredi ou le vendredi après-midi, ou bien posent un jour pour aller manifester, ils « prennent leur RTT », telle une prime occasionnelle. L’effet pervers de cette rhétorique est de dénaturer la portée de l’abaissement de la durée légale du travail, comme si la durée légale du travail était restée à 39 heures. Dire « prendre un jour de RTT » au lieu de « prendre un jour de congé », c’est ne pas considérer la RTT des 35 heures de la même façon qu’ont été considérés à leur époque les congés payés, les 40 heures et les 39 heures hebdomadaires. En instituant, dans le langage même, une différence entre le temps libre « congé » et le temps libre « RTT-35 heures », ce dernier est délégitimé. C’est exactement le but recherché par le patronat et le gouvernement. C’est malheureusement la caution apportée à cette entreprise par le PS qui ne comprend pas que, s’il y a des gains de productivité du travail, la RTT est l’avenir de l’homme.

22 mai 2008 - 3 commentaires
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La richesse du loisir n’est pas de la valeur

24. La richesse du loisir n’est pas de la valeur

Jean-Marie Harribey

On peut facilement imaginer que la décision de Nicolas Sarkozy de mettre en place une commission chargée de proposer de nouveaux indicateurs de richesse n’était pas exempte d’arrière-pensées. La croissance économique n’étant ni au rendez-vous ni, en soi, capable de répondre aux besoins sociaux, il fallait bien trouver un dérivatif au sentiment que la forme de richesse proposée par le capitalisme comme modèle était dépassée. Mais la déclaration de Joseph Stiglitz (Libération, 20 mai 2008), responsable avec Amartya Sen de cette commission, montre à quel point la discussion sur cette question est mal engagée, même lorsque ceux qui la posent sont animés des meilleures intentions.

Sous le titre « La valeur du loisir est un élément de la richesse », Joseph Stiglitz souligne à juste titre les mérites de la diminution de la durée individuelle du travail, à la fois pour permettre à tous ceux qui le désirent d’occuper un emploi et pour accroître le temps libéré de chacun. Ainsi, le véritable progrès social n’est pas de travailler plus mais de travailler moins, au fur et à mesure que la productivité du travail augmente.

Mais Joseph Stiglitz en conclut qu’il faut « intégrer dans la mesure du PIB la valeur du loisir ». Cette proposition révèle toute l’incompréhension de la science économique moderne, d’inspiration libérale néoclassique, de ce que sont la richesse et la valeur. Ce que contient le PIB – et il ne peut contenir que cela –, c’est la fraction de la richesse qui est issue de l’activité humaine ayant, par définition, une expression monétaire. Notons au passage que celle-ci comprend le produit des entreprises vendu sur le marché et celui non marchand des administrations et collectivités, dont le paiement est socialisé par le biais de l’impôt. C’est une manière de dire que le travail à l’origine des marchandises est productif de valeur économique, et que, contrairement à la doxa dominante, le travail à l’origine des services non marchands (éducation et soins notamment) l’est également.

C’est ici que commence l’impensé de toute la théorie économie dominante. En ayant récusé la distinction entre la « valeur d’usage » et la « valeur d’échange », qui remonte à Aristote et qui fut au fondement de l’économie politique et de sa critique, de Smith à Marx, la théorie libérale contemporaine a circonscrit le périmètre de la richesse à celui de la valeur, pire, à celui de la seule valeur susceptible de participer à l’accumulation privée de capital. On comprend ainsi la charge récurrente contre les services non marchands accusés d’être parasitaires et d’être un prélèvement sur l’activité marchande. Mais, le comble est atteint lorsque la contestation du productivisme inhérent à une société à laquelle est assignée une seule finalité, faire toujours plus de profit, est devenue telle que, crise écologique et dérèglement climatique aidant, certains proposent d’attribuer une valeur monétaire à ce qui n’en a point jusqu’ici.

Par exemple, les meilleurs esprits s’imaginent que, puisque le marché ne reconnaît pas spontanément une valeur à la nature, il faut lui en donner une, en créant un marché justement. Or, la lumière solaire a une valeur d’usage – elle est donc une richesse – mais n’a pas et ne peut avoir une « valeur » au sens économique. Une ressource naturelle inexploitée, parce qu’elle serait inatteignable ou qu’elle devrait être préservée, est une richesse qui n’a pas de « valeur » économique en l’absence précisément d’exploitation. De même, le lien social est une richesse mais n’est pas susceptible de « valorisation » économique. Et le loisir dont parle Joseph Stiglitz est une richesse mais ne peut être considéré comme une « valeur » intégrable dans le PIB. Sa formule doit donc être renversée : la richesse du loisir n’est pas de la valeur.

Dissipons un malentendu qui tient au refus de l’intuition géniale d’Aristote rappelée ci-dessus : la valeur du temps libre ne ressortit pas au registre économique, mais aux registres du politique, de l’éthique et de l’esthétique. Elle est incommensurable avec celle des marchandises, ni même avec celle de la production non marchande. Elle est donc inintégrable dans le PIB.

La critique de l’économie politique doit donc être refondée à partir du point où elle fut délaissée par la prétendue « science économique ». Seul le travail est créateur de valeur économique ; merci aux spéculateurs de nous avoir rappelé que le capital était stérile, sinon pourquoi les bulles financières finiraient-elles toujours par éclater ? Mais la richesse qui existe au-delà du périmètre du travail productif de valeur ne mérite pas nécessairement d’y être absorbée, sous peine de devenir un nouvel enjeu pour la valorisation du capital.

Comment reconnaître alors l’importance de cet « au-delà de la valeur » qui constitue une authentique richesse dont l’ « usage » peut n’avoir qu’une finalité sociale, conviviale, voire contemplative ? En rendant aux individus ce temps que le capitalisme s’est ingénié à leur voler en les faisant produire, même en dehors de toute considération de besoins, puis en les faisant consommer, à condition qu’ils aient du « pouvoir d’achat ». Ceux qui, pour les meilleures raisons du monde, croient pouvoir compléter le PIB se trompent de cible et donnent raison au proverbe « Quand le sage montre la lune, le fou regarde le doigt ».

20 mai 2008 - 3 commentaires
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Abonder la Sécurité sociale pour financer les retraites

23. Abonder la Sécurité sociale pour financer les retraites

Jean-Marie Harribey

2 avril 2008

La tribune de Didier Migaud (« Abonder le fonds de réserve des retraites », Le Monde, 2 avril 2008) pourrait être un canular en guise de poisson d’avril. Certes, il convient, comme il le dit, de ne pas en rester aux solutions envisagées par le gouvernement et le patronat qui se sont fixé pour unique objectif de rallonger la durée de cotisations et/ou de reculer l’âge de la retraite. Ces deux propositions n’auraient pour but que de diminuer le niveau général des pensions. Mais peut-on, à l’instar de D. Migaud, proposer sérieusement d’« utiliser les marchés financiers pour financer une partie des retraites » parce que le Fonds de réserve des retraites aurait une « rentabilité supérieure » ?

A l’heure d’une crise financière sans précédent qui affecte toutes les institutions financières (banques, fonds de placement et fonds de pension) et qui menace de plonger l’économie réelle dans une récession mondiale, la proposition prend l’allure d’une provocation. Provocation contre le bon sens : comment confier les retraites des salariés à la Bourse et aux différents compartiments du marché qui ont fait la preuve de leur incapacité à assurer la stabilité monétaire et financière ? On pourrait énumérer la longue suite de faillites des entreprises et des fonds qui ont dû, au cours des dernières années, avouer qu’ils ne pourraient jamais honorer leurs engagements vis-à-vis de leurs retraités actuels et futurs, et qui appellent à la rescousse des Etats par ailleurs vilipendés pour leurs déficits, ou bien préconisent à leur tour de reculer l’âge de la retraite.

Provocation aussi de type politique et éthique. D. Migaud fait état d’une rentabilité annuelle de 8% que pourrait obtenir le Fonds de réserve en rémunération des placements financiers des sommes qui lui seraient allouées par la collectivité. On touche du doigt ici l’insoutenable légèreté de la pensée libérale en matière de retraites, fondamentalement axée sur l’idée absurde qu’il y aurait une source miraculeuse de richesse supplémentaire qui pourrait jaillir de la finance. Si un rendement supérieur à la croissance de la production réelle est obtenue grâce à un placement financier, cela signifie simplement que le capital s’en est approprié une part plus grande et que la rémunération salariale – cotisations sociales abondant les organismes sociaux incluses – a vu la sienne baisser. Pire encore, compte tenu de la mondialisation financière, cela signifie que, via les placements dans des régions du monde où la main d’œuvre est surexploitée, les fonds de pension, privés ou collectifs, rapatrient dans les pays riches de quoi pallier l’assèchement volontaire progressif de l’assurance vieillesse, pour mieux la déclarer ensuite au bord de la cessation de paiement. La solution vantée par M. Migaud inaugurerait-t-elle un nouveau « socialisme » international ? On reste partagé devant tant de naïveté ou de cynisme.

En vérité, la solution au financement des retraites existe et elle figure d’ailleurs en filigrane de tous les rapports du Conseil d’orientation des retraites (COR). Elle consiste à mettre un terme au dérapage de la part salariale dans la valeur ajoutée et à accompagner l’évolution démographique par un relèvement progressif des cotisations sociales. Est-ce possible ? Le besoin de financement supplémentaire des retraites, par rapport à la loi Fillon de 2003, a été estimé par le COR à un point de PIB en 2020 et à un point et demi en 2050. Personne ne peut raisonnablement croire que l’évolution de l’économie ne permettra pas de le couvrir. Où trouver ce financement supplémentaire ? L’hésitation n’est plus permise : il faut soumettre les revenus du capital à cotisations, soit en augmentant le taux de cotisations dites patronales, soit en élargissant l’assiette des cotisations aux profits et en y appliquant le même taux qu’aux salaires. Objectera-t-on qu’il y aura un renchérissement du « coût du travail » ? La frénésie de profits au cours des trente dernières années, facilitée par la financiarisation de l’économie mondiale avec sa spéculation récurrente, sa prolifération de produits financiers et ses paradis fiscaux pour abriter fraude et évasion fiscales, frappe d’illégitimité toutes les lamentations patronales sur le « coût du travail ». Car ce qui est en train de délabrer les sociétés, du Nord au Sud de la planète, c’est le « coût du capital », dans un double sens : ce qu’il prélève comme richesses devient exorbitant et ce qu’il provoque comme dégâts sociaux devient inestimable. La finance mondiale dégrade la condition salariale et celle de tous les pauvres dans le monde, et, en retour, l’océan de profits distribués par le canal des placements financiers est tel que leurs bénéficiaires les recyclent sur les marchés pour participer à l’économie-casino à laquelle veut nous convier D. Migaud. Ce qui est en jeu dans les projets de capitalisation, celui de la loi 2003, ou celui camouflé du Fonds de réserve, c’est d’inscrire la France – et les autres pays car l’Union européenne et les institutions internationales poussent dans le même sens – dans un mouvement de recul irréversible de la couverture collective des besoins sociaux. Précisément à une époque où les marchés financiers sont avides de liquidités pour permettre aux fonds de placements de participer à la restructuration mondiale des activités.

Qu’on ne s’y trompe pas : le choix d’un mode de financement des retraites révèle un choix de société. Ou bien on allonge la durée de cotisations, pendant que la productivité du travail progresse et que les entreprises continuent de licencier au-delà de 55 ans, et on pousse à l’introduction d’une capitalisation qui ne peut s’épanouir qu’en réduisant les retraites par répartition. Ou bien on abonde la Sécurité sociale, parce que, elle, elle ne spécule pas, elle organise la mutualisation des ressources et elle a une vision de long terme, fondée sur un pacte social qui lie les générations.

20 mai 2008 - Aucun commentaire
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Travailleurs, ça va être votre fête !

22. Travailleurs, ça va être votre fête !

Jean-Marie Harribey

40 ans après Mai 68, il fallait bien marquer un pareil anniversaire. Donc, en ce 1er mai 2008, vous ajouterez une bougie de plus au gâteau car il vous faudra travailler 41 ans pour avoir droit à une retraite à taux plein. Un bonheur n’arrivant jamais seul, vous travaillerez 42 ans un peu plus tard. Et, comme le patronat sait compter et que vous pourriez avoir l’idée saugrenue de quitter votre poste à 60 ans en possession de vos annuités requises (41 ou 42) si votre jeunesse fut consacrée au boulot, il a pensé (Mme Parisot et M. Gautier-Sauvagnac ne pensent pas qu’à des caisses noires) qu’il fallait reculer l’âge légal de départ à la retraite à 62 ans, peut-être 65 ans à l’avenir.

A défaut d’ouvrir une véritable négociation avec les représentants des salariés, le gouvernement a ouvert un forum de discussion sur Internet. Il vous invite à donner votre avis. Un avis fondé sur quoi ? Les informations données par la presse ? Néant. Celles du gouvernement et du patronat ? Elles valent ce que vaut le créationnisme par rapport à la théorie de l’évolution des espèces. C’est-à-dire moins que zéro.

Ce n’est même plus une question d’opinion, c’est que tout est faux, aussi faux que l’était au XVe siècle la croyance que la terre était plate et que le soleil lui tournait autour. Des éléments de preuve sur le site “Critique de l’économie politique” .

1 mai 2008 - Aucun commentaire
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Rapporteur Attali, zéro pointé

17. Rapporteur Attali, zéro pointé

Jean-Marie Harribey

Le Premier ministre veut noter les membres de son gouvernement à l’aune du rendement des mesures mises en œuvre dans le cadre du programme de Nicolas Sarkozy. Et comme ce dernier a promis de réaliser tout ce que proposerait la commission pour « libérer la croissance » présidée par Jacques Attali, prenons-le au mot et notons les propositions de cette commission qui vient de rendre public son rapport, d’autant qu’elle invite à faire évaluer les enseignements par les usagers. Ça tombe bien pour une notation sur 20, car, sur un total de 316 mesures, elle a fait vingt propositions de « décisions fondamentales » encadrées par huit « ambitions » dans un rapport « ni partisan, ni bipartisan, mais non partisan ».

Commençons par la vingtième car elle conditionne les dix-neuf autres. Baisser d’un point de PIB par an et pendant cinq ans les dépenses publiques. Non partisan ? C’est le programme néolibéral depuis 25 ans. Note pour la copie d’Attali : zéro sur un.

Propositions 1, 3, 5 et 6 : développer l’enseignement (français, lecture, écriture, calcul, anglais, travail de groupe, informatique maîtrisés en 6e ; remarquez l’absence des arts), la recherche et les secteurs d’avenir (numérique, santé, écologie, tourisme, solaire, pile à combustible, biotechnologie, nanotechnologies, neurosciences), le très haut débit (notamment dans l’administration), les infrastructures (ports, aéroports et places financières ; remarquez la confusion entre le réel et le fictif), et le logement social. Objectifs incompatibles avec la proposition 20, sauf à supposer que leur financement viendra du privé. Note : zéro à chacune de ces propositions.

Propositions 2 et 18 : constituer dix grands pôles d’enseignement et de recherche d’excellence et créer des agences pour les principaux services au public et faire évaluer tout service public (école, université, hôpital, administration) par des organes indépendants. La voie est donc ouverte pour réaliser ce que prévoit la loi Pécresse sur l’université : faire entrer le privé dans l’enseignement et la recherche. Et la notion de service public est dénaturée en « service au public », à l’instar des directives européennes, tandis qu’on évaluera ce qu’il en restera avec des critères de rentabilité. Notes : zéro et zéro.

Proposition 4 : mettre en chantier dix « Ecopolis » intégrant technologies vertes et technologies de communication. Toute l’urgence écologique consignée dans une incidente. Note : zéro.

Propositions 7, 8, 13, 14 : accorder des facilités aux entreprises sur la fiscalité, les démarches administratives, liberté des prix et d’installation dans la distribution, l’hôtellerie et le cinéma, ouverture des professions réglementées. Il s’agit de favoriser les PME, donc par rapport aux grandes entreprises. Incohérent avec la concurrence non faussée prônée par ailleurs. Notes : zéro partout.

Propositions 9, 10, 11, 15, 16, 17 : elles concernent toutes le marché du travail. Renvoyer l’essentiel des décisions sociales à la négociation (exit le droit du travail), obliger les entreprises et les administrations à présenter un bilan de la diversité de l’emploi (comme l’actuel bilan social, ça ne coûte pas cher), réduire le coût du travail par le transfert des cotisations sociales vers la CSG et la TVA (donc sans tenir compte de l’augmentation des besoins et de l’iniquité des impôts proportionnels), favoriser la mobilité des travailleurs (que deviennent les sans papiers ?), rémunérer les chercheurs d’emploi en formation (incompatible avec la réduction des dépenses publiques), et sécuriser la rupture amiable du contrat de travail (pourquoi sécuriser : entre amis, n’est-ce pas sûr ?). Notes : zéro partout.

Proposition 12 : allonger la durée d’activité sans limite d’âge, qui résonne comme en écho à la possibilité donnée aux entreprises de déroger à la durée légale du travail. Pour avoir sonné le glas de la RTT, note : zéro.

Proposition 19 : supprimer les départements. A-t-on demandé leur avis aux citoyens ? Par exemple, par référendum, avant qu’il ne tombe en désuétude… Note : zéro.

Total des points obtenus par le rapporteur Attali : zéro. Mais l’orientation ultra libérale ne se niche pas seulement à l’intérieur de chacune de ces propositions qualifiées de « fondamentales ». Elle inspire la totalité des ambitions affichées par la commission Attali dont la philosophie est résolument productiviste, sans que soit esquissée la moindre interrogation sur le bien-fondé d’une croissance économique espérée à hauteur de 5% par an, comme dans l’après-guerre ou comme dans les pays émergents aujourd’hui. « Même si chaque Français produit 5% de plus par heure travaillée que chaque Américain, il produit 35% de moins que lui au cours de sa vie active », écrit Attali. Confondre, en terme d’objectif, l’efficacité, mesurée par la productivité horaire, et le productivisme, défini par la recherche d’une productivité individuelle toujours plus grande, vaut au rapporteur Attali un zéro pointé.

Sur fond de crise financière, on est partagé entre un éclat de rire et l’abattement en voyant loué le « rôle important des fonds de pension et des marchés financiers » dans la réussite de l’économie américaine. Zéro doublement pointé.

Voir aussi le blog 11 ci-dessous.

31 janvier 2008 - Aucun commentaire
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Le délire productiviste

14. Le délire productiviste

Jean-Marie Harribey

Peut-on délirer durable ? Oui. La réponse est apportée par Michel Godet dans une tribune « Peut-on développer durable ? » (Le Monde, 13 décembre 2007). Le délire productiviste prend la forme ici d’une rhétorique qui allie poncifs et contresens, tout en étant fort astucieuse. Trois traits la caractérisent, qui sont très représentatifs du discours des derniers réfractaires à la prise de conscience de la gravité de la crise écologique, couplée dorénavant avec la crise sociale. Ces traits sont la dénégation des faits avérés, le renversement des arguments à contresens de leur signification réelle et la répétition en boucle du « travailler plus ».

Dénégation. L’auteur met en doute la relation, que ne conteste plus aucun scientifique sérieux, entre le réchauffement climatique et les activités humaines. Il ignore superbement les différents rapports du GIEC, et notamment celui qui vient d’être publié. Michel Godet préfère s’en remettre à Claude Allègre qui, sur ce point, n’est pas une référence reconnue. Et il compare ce qui est incomparable : d’une part, les changements climatiques qui sont intervenus dans l’histoire de la Terre en s’étalant sur des durées longues et qui étaient dus à des causes naturelles, et, d’autre part, le changement actuel, brutal et dû aux émissions de gaz à effet de serre.

Dénégation encore en affirmant que les réserves de pétrole couvriront un siècle d’utilisation, alors que les derniers états connus montrent que nous avons vraisemblablement atteint le pic de la production. Les informations dont nous disposons sont bien moins « molles » que celles sur lesquelles s’appuie l’auteur pour critiquer le principe de précaution, « frein à l’action et à l’innovation », reprenant en cela les propos désarmants de candeur ou de cynisme, c’est selon, de la commission Attali qui s’occupe de « libérer la croissance » tandis que l’ONU s’efforce à Bali de trouver un compromis pour préparer l’après-Kyoto.

Renversement des arguments. Michel Godet stigmatise la « folie des biocarburants ». On pourrait s’en féliciter. Hélas, il met cette folie sur le dos des écologistes, alors que, précisément, ce sont les écologistes conséquents qui s’élèvent contre le risque de voir les meilleures terres consacrées à produire des agrocarburants, en lieu et place de la nourriture, et dans des conditions peu « biologiques ». Déjà, nombre de populations au Brésil, en Colombie et ailleurs voient les terres auxquelles elles n’ont pas accès être affectées à des productions qui partiront dans les moteurs des voitures et des camions des riches. Au lieu d’utiliser cet argument pour critiquer la façon dont le monde des affaires s’apprête à dévier à son profit toutes les stratégies de soutenabilité ou de durabilité du développement, Michel Godet oscille entre le dénigrement du concept (plutôt que sa déviation) et sa défense au nom de la croissance (c’est-à-dire sa déviation). La manœuvre est habile car il est vrai que le développement durable est devenu le paravent de l’inaction politique ou celui d’un capitalisme vert ayant bien compris les potentialités qu’offrait la crise écologique en termes de réparation des dégâts, de recyclage et de dépollution, voire en termes spéculatifs sur le marché des permis d’émission de carbone.

Le leitmotiv du « travailler plus ». Le discours est connu et l’article de Michel Godet fait écho à celui de Rémy Prudhomme (Le Monde, 30 octobre 2007) auquel il se réfère d’ailleurs. Toutes les mesures en faveur de la protection de l’environnement auraient le même effet désastreux que les 35 heures. Répéter inlassablement une affirmation ne vaut pas preuve. Et c’est méconnaître totalement l’histoire. Les statistiques sur séries longues de l’INSEE montrent que, depuis le début du XIXe siècle, la productivité horaire du travail a été multipliée en France par environ 30 et la production par 26, la première augmentant 1,15 fois plus vite que la seconde. Dans le même temps, le nombre d’emplois a été multiplié par 1,75. En deux siècles donc, comment notre système productif a-t-il pu absorber à la fois le « choc de productivité » et l’augmentation de la population active, deux facteurs dont le produit = 2 (1,15 x 1,75) ? En divisant le temps de travail individuel moyen par 2. Le progrès pouvait se nommer temps pour vivre et pas seulement temps pour saturer le monde de marchandises.

Pourquoi ces faits sont-ils passés sous silence ? Parce que la RTT, outre son ouverture vers une autre conception du bien-être, comporte aux yeux des détenteurs du capital le défaut rédhibitoire d’obliger à remodeler la répartition des revenus en faveur des salariés. En revanche, faire des heures supplémentaires pour gagner (et produire) davantage – tout en faisant sauter la durée légale du travail – élimine l’idée même d’augmentation du salaire. Il ne restera plus, après avoir « monétisé la RTT », qu’à monétiser les dimanches et jours fériés, les congés et puis la retraite puisqu’elle est condamnée à diminuer inexorablement avec les contre-réformes en cours. Alors, dividendes et plus-values boursières se multiplieront puisque le salaire de base et la protection sociale s’étioleront.

Les réticences des gouvernements libéraux et des responsables économiques à s’attaquer véritablement à la crise écologique, leur volonté d’inverser la tendance séculaire à la RTT et leur hostilité aux dépenses publiques à l’origine des services non marchands sont cohérentes entre elles. Elles participent de ce délire productiviste qui ne conçoit le bien-être que sous la forme d’une augmentation perpétuelle de la consommation marchande. Jouant sur deux tableaux, confondre croissance économique et développement humain et assimiler toute réflexion écologique à la décroissance, les idéologues du capitalisme infini évitent la question essentielle : redéfinir un développement de qualité autour des droits humains essentiels que sont notamment une alimentation saine et non génétiquement transformée, l’eau, l’éducation, la protection sociale, les services publics et le logement accessibles à tous et soustraits aux forces du marché. Il est vrai que cela passe par une gestion collective, ennemie d’une « concurrence libre et non faussée ». Comme quoi, tout est lié.

Monétiser la RTT : un projet dément

13. Monétiser la RTT : un projet dément

Jean-Marie Harribey

Le président de la République ne sait pas quoi inventer pour sortir des contradictions dans lesquelles il s’est fourré lui-même. Il a promis d’augmenter le pouvoir d’achat des travailleurs, mais il refuse d’augmenter le SMIC et il écoute le Medef qui crie au scandale dès que l’on parle d’augmenter les salaires. Il a supprimé les cotisations sociales patronales sur les heures supplémentaires, mais les entreprises ne proposent pas d’heures supplémentaires à effectuer si elles n’ont pas d’activité nouvelle, sauf en transformant des heures normales en supplémentaires pour bénéficier de l’aubaine. Tout ça ne fait pas du pouvoir d’achat en plus, pendant que les prix des produits de première nécessité, l’alimentation, le logement, l’énergie, les transports, se mettent à galoper.

Que reste-t-il comme solution à un président coincé dans une impasse et à un patronat gavé de profits pour distribuer quelques miettes ? Réponse : « monétiser la RTT » (1). Il fallait trouver la formule. Chapeau, messieurs les conseillers en communication !

Depuis deux siècles, les travailleurs ont pu récupérer en temps libéré de la contrainte du travail une partie des gains de productivité qu’ils avaient créés : travailler 7 ou 8 heures par jour et non plus 14 ou 16 comme au XIXe siècle, 4 ou 5 jours par semaine et non plus 7, des semaines de 35 à 40 heures et non plus du double, avec 5 semaines de congés payés au lieu de zéro, et, jusqu’à une date récente, travailler 37 ans et demi et non plus jusqu’à ce que mort s’ensuive. Toute l’histoire de l’humanité est tendue vers la recherche du moindre effort, c’est-à-dire pour « économiser » la peine des humains, sauf que le capitalisme n’a jamais concédé cette « économie » que contraint et forcé.

Eh bien, Monsieur Sarkozy, sous les applaudissements du Medef, crie : « stop à la RTT ! » Mais, comme il est bon prince, il propose d’échanger les récupérations des temps de travail effectués et accumulés dans des « comptes de RTT » contre de l’argent. Parce que, Benjamin Franklin l’avait dit, il y a bien longtemps, « le temps, c’est de l’argent ». On reste confondu devant tant de bêtise et de cynisme mélangés.

Bêtise. Le temps n’est pas de l’argent. Ou, plutôt, il n’est de l’argent que si du travail a été effectué et a produit des biens et services utiles. Nouveau converti à Marx, Jaurès et Blum, Monsieur Sarkozy devrait demander à ses conseillers, et notamment à ce grand pédagogue qu’est Monsieur Guaino, de lui dire quelles sont les implications de ce qu’il a clamé à tout va pendant sa campagne électorale : seul le travail produit de la richesse et donc (le pourquoi du « donc » doit être demandé à Guaino) l’argent ne fait pas de petits tout seul. En lui-même, le temps qui s’écoule, et notamment le temps de la vie humaine, ne crée ni richesse, ni argent.

Cynisme. En proposant de transformer en argent du temps humain déjà passé à travailler, dont il avait été admis qu’il serait récupéré en temps de repos, en temps libéré, en temps libre enfin, promis, juré, parole de l’Etat, Monsieur Sarkozy veut arracher au salarié ce qui lui revenait de droit : son temps de vie. Contre de l’argent, équivalent de la richesse que le travailleur avait créée. Et, pour dresser les pauvres contre les pauvres, les médias en rajoutent. Ainsi, Le Monde (30 novembre 2007) publie plusieurs graphiques sur le coût du travail en France : « l’un des plus élevés d’Europe », à cause des… « charges sociales ». Nullissime ! Pas un graphique qui rapporte ce coût à la productivité, l’une des plus élevées d’Europe. Trop compliqué pour Le Monde qui titre « Salaires et pouvoir d’achat, une stagnation surprenante », et cela « depuis 1978 ». Que Le Monde aille voir les statistiques de l’évolution des profits depuis la même date et il comprendra ce qu’est le « coût du capital ».

On résume : la politique sarko-médévienne est du cynisme marié à la bêtise : voler au travailleur son temps de vie par tous les bouts (ici la RTT, là l’allongement de la durée de cotisation pour la retraite). Il ne reste plus à Madame Parisot et à Monsieur Sarkozy qu’à inventer la monétisation des dimanches, des jours fériés et des congés. Et la monétisation de la retraite ? Ils y pensent… pour éliminer à jamais l’idée même d’augmentation du salaire.

Ce serait d’autant plus ingénieux que cela irait dans le sens de la marchandisation qui gangrène toute la société. La vie humaine : marchandise ; la connaissance : marchandise ; la nature : marchandise ; toute forme de vie : marchandise.

Marchandisez, marchandisez, il ne restera rien ! C’est la démence sénile du capital (2).

(1) N. Sarkozy, Entretien télévisé, 29 novembre 2007.

(2) J.M. Harribey, La démence sénile du capital, Fragments d’économie critique, Bègles, Ed. du Passant, 2002, 2e éd. 2004.

7 décembre 2007 - 8 commentaires
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Bon anniversaire, Madame Parisot

10. Bon anniversaire, Madame Parisot

Jean-Marie Harribey

A la veille de chacun de ses anniversaires, la présidente de MEDEF, Laurence Parisot, nous convie aux réjouissances qu’elle organise. Elles nous gratifie toujours de déclarations sympathiques. Elle a donné une interview au journal Le Monde (30 août 2007) : « Il faut cesser de raisonner à partir du consommateur ». Et nous qui pensions que dans l’économie « de marché », c’était le client qui était roi…

Donc, vive une « politique de l’offre » ! Qu’est-ce à dire ? L’offre et la demande ne sont-elles pas liées ? Bien sûr que si, mais au lieu de stimuler la demande de consommation et celle d’investissement, Dame Parisot préfère stimuler les profits. Pour quoi en faire ? Dame Parisot ne le dit pas car c’est là le secret du capitalisme néolibéral : des profits pour verser davantage de dividendes aux actionnaires. Les riches s’enrichissent, consomment à tout va, comme aux Etats-Unis. Mais il y a peu de riches, proportionnellement à la population. Eh bien, faisons crédit aux pauvres, par exemple pour acheter leur maison. Les banques revendront immédiatement leurs titres hypothécaires à des fonds spéculatifs. Au bout de la route, crise de l’immobilier, crise financière, crise boursière et, pourquoi pas, crise productive.

C’est la définition même d’une politique de l’offre. Finis les coups de pouce aux salaires et aux prestations sociales, les salariés n’ont qu’à travailler plus s’ils veulent gagner plus et mourir au travail pour ne pas avoir de problèmes de retraites : « Il faut aussi relever progressivement l’âge légal de la retraite à 61 ans, puis à 62 ans, et allonger le nombre d’années de cotisations ». Allons, travailleurs, c’est l’anniversaire de Dame Parisot, pensez à son cadeau !

Elle vous en saura gré : finis les licenciements car, désormais, salariés et employeurs doivent pouvoir « envisager une option supplémentaire, la séparation d’un commun accord », comme un divorce par consentement mutuel. Fini le code du travail protecteur, Dame Parisot a de la suite dans les idées car elle avait déjà déclaré il y a deux ans : « La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? » (Le Figaro économie, 30 août 2005).

Pour preuve de sa merveilleuse compréhension de l’économie, Dame Parisot explique le chômage : « Cette réforme du marché du travail, c’est l’occasion ou jamais que plus personne ne fasse le choix du chômage ». Chômeurs, sortez donc de votre paresse ! Dame Parisot s’attache à soulager votre sort car elle demande « l’inscription de la liberté d’entreprendre dans la Constitution ».

Allez, tous en chœur et de bon cœur : « Bon anniversaire, Madame Parisot ».

2 septembre 2007

2 septembre 2007 - 1 commentaire
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Dopez-vous, pour travailler plus, pour gagner plus, …

8. Dopez-vous, pour travailler plus, pour gagner plus, …

Jean-Marie Harribey

Vinokourov et Rasmussen sont-ils des tricheurs ou ont-ils intégré la norme ?

La norme d’un système sportif où le rendement a remplacé l’exploit, où la cadence s’est substituée au geste et où la course à l’argent a chassé tout acte gratuit.

Il y a tout juste quarante ans, Tom Simpson mourait sur les pentes du Ventoux d’une surdose d’amphétamines. Depuis cette tragédie, qu’a-t-on vu ?

On a vu se déchirer peu à peu le voile de l’hypocrisie mais en essayant toujours de sauver ce qui ne pouvait l’être.

Pendant longtemps, la méthode Coué s’est imposée : le phénomène du dopage a été passé sous silence ou considéré comme une exception, réservée à quelques individus ou quelques pays comme la RDA. Tout le monde savait que les décès prématurés d’anciens champions comme Anquetil étaient dus à des cancers ayant pour origine les dysfonctionnements consécutifs à un dopage permanent pendant leur carrière. Mais l’attitude générale consistait à tenir ces cas pour isolés alors qu’ils n’étaient sans doute que la partie visible de l’iceberg.

Puis est venu le moment où de bonnes consciences se sont émues. Le dopage introduisait un biais dans la compétition sportive. Celle-ci était faussée. Il convenait donc de renforcer le contrôle anti-dopage et les sanctions. Au sujet de celles-ci, deux écoles coexistent. Ceux qui pensent que les sportifs qui se dopent doivent être sanctionnés et ceux qui les voient plutôt comme des victimes des soigneurs et autres préparateurs scientifiques, victimes d’un système où les compétitions sont de plus en plus nombreuses et les performances exigées de plus en plus élevées et fréquentes. Les pouvoirs publics hésitent entre ces deux attitudes, et, depuis peu, les instances dirigeantes de certaines fédérations sportives qui, après avoir, des années durant, fait la sourde oreille, se font maintenant les chevaliers blancs de la lutte anti-dopage.

La méthode Coué et la dénonciation de la tricherie ont deux points communs. Premièrement, leurs adeptes ont cessé de nier ou de minimiser le dopage lorsqu’il n’a plus été possible d’en contester l’ampleur. Fermer les yeux n’était plus tenable, alors que les cas qui étaient révélés étaient si nombreux, sous peine de contribuer à dévaloriser un peu plus l’image du sport et de délégitimer l’idéologie qui l’entoure. A cet égard, la presse qui s’identifie le plus à l’idéologie sportive, comme le journal L’Equipe, est passée presque sans transition de la méthode Coué à la dénonciation de la tricherie.

Le deuxième point commun à ces deux attitudes est de partager l’idée, ou de faire semblant d’adhérer à cette idée, que le sport sain, noble, moral, existe et qu’il faut le débarrasser de ses perversions. On se demande pourquoi ils ont tant attendu !

La vérité n’est-elle pas plus crue ? Le sport moderne a atteint un tel degré de marchandisation, il est tellement dominé par le souci de la rentabilité, qu’il est devenu inséparable des méthodes rationnelles de préparation dans lesquelles il est pratiquement impossible de tracer la frontière entre la préparation médicale et scientifique du sportif de haut niveau et le dopage systématique. Un stage en altitude pour augmenter le nombre de globules rouges avant une épreuve est-il moins dopant qu’une transfusion de son propre sang ? Cette dernière est-elle aussi coupable que la prise d’érythropoïétine (EPO) ou d’hormones de croissance ?

Ce n’est pas le sport qui est malade, c’est la société dans son ensemble et le sport au milieu. La plupart des activités humaines, la production bien sûr, mais aussi les loisirs, la vie amoureuse, etc., sont gagnées par la logique de la performance, du rendement. De ce fait, il n’y a pas de différence de nature entre le cadre surchargé de travail, l’étudiant préparant ses examens, qui tiennent à coups de fortifiants pour le corps et le moral, et le sportif qui prend des anabolisants. Qu’est-ce qui, d’un côté, autorise à condamner le coureur cycliste qui s’est dopé parce qu’il est astreint à gagner la course et, de l’autre, à faire la publicité pour la pilule Viagra contre l’impuissance sexuelle ? Pourquoi condamner celui qui veut faire la course en tête et pas celui qui veut faire la course en queue ? Pourquoi condamner le dopage et faire rembourser par la Sécurité sociale des excitants ? Pourquoi condamner le coureur aux hormones et laisser le bœuf aux mêmes hormones à l’étal des boucheries ?

Lorsque, en 1998, a éclaté l’affaire Festina, la foule qui se pressait sur le bord de la route du Tour de France, ne conspuait pas les Virenque et compagnie qui s’étaient dopés mais la justice et la police qui enquêtaient et les journalistes qui révélaient l’affaire. Pourquoi ? Parce que si on apprend que l’idole sportive se dope et que ses performances sont largement dues à des artifices, le rêve est brisé. Aujourd’hui, la foule crache sur Rasmussen au sommet de l’Aubisque parce que le rêve est brisé une seconde fois et, là, définitivement. Les « forçats de la route », les « anges de la montagne » sont simplement des machines un peu mieux huilées et engraissées. Dès lors, le ressort principal de l’idéologie sportive, celle dont le capitalisme a besoin pour magnifier l’esprit de compétition, est brisé : l’identification du supporter au héros n’est plus possible. Non seulement l’idéologie sportive s’enraye, mais le sport en tant que phénomène spectacle est menacé.

Qu’adviendrait-il si l’on mettait en congé de maladie la moitié des coureurs cyclistes parce qu’ils ont un taux d’hématocrites trop élevé ? Eh bien, il y aurait peut-être moins de monde dans les stades et sur les routes du Tour de France, et ce serait l’agonie du sport marchandise.

Sauf si, dans un sursaut d’aveuglement, le public refusait de voir la réalité pour perpétuer l’identification. Un peu comme quand on a fait un rêve agréable, qu’on se réveille et qu’on ne souhaite qu’une chose, se rendormir et que le rêve reprenne. Mais ça n’arrive presque jamais. Vinokourov et Rasmussen ont donc épousé la norme d’une société marchande, dans laquelle tout est subordonné à la rentabilité du capital investi. Au cours des six derniers mois, cinq suicides ont eu lieu chez Peugeot-SA et trois chez Renault. Gavés de travail et de stress, les « suicidés » ! On les avait dopés au « travaillez et courez toujours plus ».

26 juillet 2007

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Pourquoi compter les chômeurs quand ils ne comptent pas ?

3. Pourquoi compter les chômeurs quand ils ne comptent pas ?

Jean-Marie Harribey

Une controverse a éclaté l’an dernier au sujet du décompte du nombre de demandeurs d’emploi en France quand une association « Autres chiffres du chômage » (ACDC, http://acdc2007.free.fr), créée à l’initiative du Réseau d’alerte sur les inégalités (http://www.bip40.org/fr) et composée d’économistes et de statisticiens n’ayant pas leur langue dans la poche, a porté sur la scène publique les nombreuses entourloupes du comptage des chômeurs. Dans la période électorale que nous traversions, l’enjeu était de vérifier si la baisse du taux de chômage claironnée par le gouvernement correspondait à la réalité. Pouvait-on considérer comme fiable le réduction du taux de chômage au sens du Bureau international du travail de 9,3% de la population active à 8,2%, d’avril 2006 à avril 2007 ? Oui, disait le Ministre du travail. Non, disait l’association ACDC. Que disait l’INSEE ? La direction de cet institut était très embarrassée. Depuis de nombreuses années, à chaque printemps, l’INSEE avait l’habitude d’effectuer une grande enquête Emploi. Elle lui permettait d’ajuster ensuite les résultats du nombre de demandeurs d’emploi à la fin de chaque mois inscrits à l’ANPE. Et, en 2007, l’INSEE, rompant avec sa tradition, a décidé de ne pas publier les résultats de son enquête annuelle avant l’automne prochain… pour des « raisons techniques ». Qu’est-ce donc qui a changé ? Rien, les sources de controverses existent depuis longtemps. La première vient de la définition du nombre de chômeurs. Ne sont comptés que les demandeurs d’emploi immédiatement disponibles. Sont exclus ceux qui ont une activité réduite, même de moins de 78 heures par mois. Une autre raison tient à l’éviction de plus en plus importante de chômeurs des registres de l’ANPE : environ 200 000 ont ainsi disparu des listes en 2006. Il en résulte un écart croissant entre le chômage officiel et le chômage réel. Malgré son embarras, l’INSEE a déclaré le 8 mars 2007 que le taux de chômage en 2006 était resté au même niveau qu’en 2005 : 9,8%. A la fin de l’année 2006, on dénombrait 4 450 000 chômeurs réels, plus du double du chiffre officiel d’environ 2 100 000. En 25 ans, le nombre de « chômeurs invisibles » a donc été multiplié par 10.

image001.gif Source : ACDC, « Les chômages invisibles », Note n° 1, 27 décembre 2006, http://acdc2007.free.fr/acdc1.pdf.

Aujourd’hui, la controverse est close. Le gouvernement et la direction de l’INSEE ont mangé leur chapeau : l’outil statistique officiel, fondé sur les données de l’ANPE et non sur l’enquête Emploi de l’INSEE, ne mesure plus rien de réel. Ni les travailleurs à temps partiel qui recherchent une emploi à plein temps, ni ceux qui ont une activité très réduite, ni ceux qui chercheraient un temps partiel, un intérim ou une vacation, ni ceux qui, licenciés économiques, ont signé une convention de reclassement personnalisé et, bien sûr, ni ceux qui se sont fait radier pour n’importe quelle raison. Au final, un taux unique de chômage pour rendre compte d’une réalité de l’emploi et du chômage complètement éclatée est suranné. Il nous faut donc une batterie d’indicateurs permettant de prendre la mesure des petits boulots, des temps partiels, des chômeurs en formation, c’est-à-dire des chômeurs et des travailleurs pauvres dont le sort est très proche. Sinon, la statistique apporterait la preuve qu’il ne sert à rien de compter les chômeurs puisqu’ils ne comptent pas dans la société.

22 juin 2007

22 juin 2007 - 1 commentaire
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