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Un BLOG invité
du Journal SUD OUEST

La bourse ou la vie
par Jean-Marie Harribey, co-président d’Attac

La RTT est l’avenir de l’homme

25. La RTT est l’avenir de l’homme

Jean-Marie Harribey

22 mai 2008 : journée de grève et de manifestations pour s’opposer au nouvel allongement de la durée de cotisation pour avoir une retraite à taux plein : 41 ans en attendant les 42 ans prévus dans la foulée. Mme Laurence Parisot, au nom du Medef et des actionnaires, propose de reculer l’âge de la retraite à 63 ans et demi, pour éviter que des salariés ayant commencé à travailler tôt ne puissent compter 41 ou 42 ans de cotisation dès l’âge de 60 ans. Non mais, sans blague, travailleurs, vous êtes nés pour travailler, pas pour rttétiser.

Un obus supplémentaire a été tiré cette semaine par l’UMP contre les 35 heures. Le Ministre du travail, des relations sociales, de la famille et de la solidarité (travail, famille et… ?) a fait mine de démentir tout en disant vouloir « sortir du carcan des 35 heures imposées partout et pour tous de la même façon » (Le Monde, 21 mai2008).

Primo, les 35 heures n’ont jamais été appliquées dans les entreprises de moins de 20 salariés, par décision de l’ancien Premier Ministre Raffarin : près d’un tiers des salariés n’en ont jamais vu la couleur.

Secundo, quel est le sens d’une RTT applicable « à tous et partout » ? Les gains de productivité sont différents d’un secteur de l’économie à l’autre. Très élevés là où la rationalisation du travail est importante, où l’intensification du travail est toujours poussée davantage et où l’automatisation est possible. Faibles ailleurs, notamment dans certains services de type qualitatif ou relationnel. Mais l’économie est un tout, où chaque élément dépend des autres. Que serait par exemple l’augmentation de la productivité du travail dans l’industrie aux techniques sophistiquées sans un secteur éducatif derrière ? Ainsi, les gains de productivité apparaissant en un endroit doivent leur niveau à ce qui se passe autour. Il n’y a alors aucune raison pour que leur affectation soit réservée au secteur où ils apparaissent. La RTT « pour tous et partout » est donc une manière d’effectuer une péréquation de la répartition des gains de productivité : ceux-ci sont dus à la collectivité, ils doivent revenir à la collectivité. Donc, surtout pas aux actionnaires, bien entendu, mais pas non plus aux seuls salariés qui, par hasard, sont employés dans un secteur où une forte productivité surgit.

L’attitude « cul pincé » du PS devant sa propre loi des 35 heures est affligeante : « La RTT n’est plus une question centrale » a déclaré Gaëtan Gorce, ancien rapporteur de la loi Aubry (Le Monde, 21 mai 2008). Si, Monsieur, elle sera la question centrale du XXIeme siècle, d’un point de vue social et d’un point de vue écologique. Mais, sans doute, penser deux choses à la fois – les finalités du travail et celles de la production – est trop demander aux sociaux-libéraux.

Ils confortent l’idéologie qui s’est insinuée jusque dans la tête des travailleurs. Chaque fois que ceux-ci débauchent plus tôt, ou ne viennent pas travailler le mercredi ou le vendredi après-midi, ou bien posent un jour pour aller manifester, ils « prennent leur RTT », telle une prime occasionnelle. L’effet pervers de cette rhétorique est de dénaturer la portée de l’abaissement de la durée légale du travail, comme si la durée légale du travail était restée à 39 heures. Dire « prendre un jour de RTT » au lieu de « prendre un jour de congé », c’est ne pas considérer la RTT des 35 heures de la même façon qu’ont été considérés à leur époque les congés payés, les 40 heures et les 39 heures hebdomadaires. En instituant, dans le langage même, une différence entre le temps libre « congé » et le temps libre « RTT-35 heures », ce dernier est délégitimé. C’est exactement le but recherché par le patronat et le gouvernement. C’est malheureusement la caution apportée à cette entreprise par le PS qui ne comprend pas que, s’il y a des gains de productivité du travail, la RTT est l’avenir de l’homme.

22 mai 2008 - 3 commentaires
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Abonder la Sécurité sociale pour financer les retraites

23. Abonder la Sécurité sociale pour financer les retraites

Jean-Marie Harribey

2 avril 2008

La tribune de Didier Migaud (« Abonder le fonds de réserve des retraites », Le Monde, 2 avril 2008) pourrait être un canular en guise de poisson d’avril. Certes, il convient, comme il le dit, de ne pas en rester aux solutions envisagées par le gouvernement et le patronat qui se sont fixé pour unique objectif de rallonger la durée de cotisations et/ou de reculer l’âge de la retraite. Ces deux propositions n’auraient pour but que de diminuer le niveau général des pensions. Mais peut-on, à l’instar de D. Migaud, proposer sérieusement d’« utiliser les marchés financiers pour financer une partie des retraites » parce que le Fonds de réserve des retraites aurait une « rentabilité supérieure » ?

A l’heure d’une crise financière sans précédent qui affecte toutes les institutions financières (banques, fonds de placement et fonds de pension) et qui menace de plonger l’économie réelle dans une récession mondiale, la proposition prend l’allure d’une provocation. Provocation contre le bon sens : comment confier les retraites des salariés à la Bourse et aux différents compartiments du marché qui ont fait la preuve de leur incapacité à assurer la stabilité monétaire et financière ? On pourrait énumérer la longue suite de faillites des entreprises et des fonds qui ont dû, au cours des dernières années, avouer qu’ils ne pourraient jamais honorer leurs engagements vis-à-vis de leurs retraités actuels et futurs, et qui appellent à la rescousse des Etats par ailleurs vilipendés pour leurs déficits, ou bien préconisent à leur tour de reculer l’âge de la retraite.

Provocation aussi de type politique et éthique. D. Migaud fait état d’une rentabilité annuelle de 8% que pourrait obtenir le Fonds de réserve en rémunération des placements financiers des sommes qui lui seraient allouées par la collectivité. On touche du doigt ici l’insoutenable légèreté de la pensée libérale en matière de retraites, fondamentalement axée sur l’idée absurde qu’il y aurait une source miraculeuse de richesse supplémentaire qui pourrait jaillir de la finance. Si un rendement supérieur à la croissance de la production réelle est obtenue grâce à un placement financier, cela signifie simplement que le capital s’en est approprié une part plus grande et que la rémunération salariale – cotisations sociales abondant les organismes sociaux incluses – a vu la sienne baisser. Pire encore, compte tenu de la mondialisation financière, cela signifie que, via les placements dans des régions du monde où la main d’œuvre est surexploitée, les fonds de pension, privés ou collectifs, rapatrient dans les pays riches de quoi pallier l’assèchement volontaire progressif de l’assurance vieillesse, pour mieux la déclarer ensuite au bord de la cessation de paiement. La solution vantée par M. Migaud inaugurerait-t-elle un nouveau « socialisme » international ? On reste partagé devant tant de naïveté ou de cynisme.

En vérité, la solution au financement des retraites existe et elle figure d’ailleurs en filigrane de tous les rapports du Conseil d’orientation des retraites (COR). Elle consiste à mettre un terme au dérapage de la part salariale dans la valeur ajoutée et à accompagner l’évolution démographique par un relèvement progressif des cotisations sociales. Est-ce possible ? Le besoin de financement supplémentaire des retraites, par rapport à la loi Fillon de 2003, a été estimé par le COR à un point de PIB en 2020 et à un point et demi en 2050. Personne ne peut raisonnablement croire que l’évolution de l’économie ne permettra pas de le couvrir. Où trouver ce financement supplémentaire ? L’hésitation n’est plus permise : il faut soumettre les revenus du capital à cotisations, soit en augmentant le taux de cotisations dites patronales, soit en élargissant l’assiette des cotisations aux profits et en y appliquant le même taux qu’aux salaires. Objectera-t-on qu’il y aura un renchérissement du « coût du travail » ? La frénésie de profits au cours des trente dernières années, facilitée par la financiarisation de l’économie mondiale avec sa spéculation récurrente, sa prolifération de produits financiers et ses paradis fiscaux pour abriter fraude et évasion fiscales, frappe d’illégitimité toutes les lamentations patronales sur le « coût du travail ». Car ce qui est en train de délabrer les sociétés, du Nord au Sud de la planète, c’est le « coût du capital », dans un double sens : ce qu’il prélève comme richesses devient exorbitant et ce qu’il provoque comme dégâts sociaux devient inestimable. La finance mondiale dégrade la condition salariale et celle de tous les pauvres dans le monde, et, en retour, l’océan de profits distribués par le canal des placements financiers est tel que leurs bénéficiaires les recyclent sur les marchés pour participer à l’économie-casino à laquelle veut nous convier D. Migaud. Ce qui est en jeu dans les projets de capitalisation, celui de la loi 2003, ou celui camouflé du Fonds de réserve, c’est d’inscrire la France – et les autres pays car l’Union européenne et les institutions internationales poussent dans le même sens – dans un mouvement de recul irréversible de la couverture collective des besoins sociaux. Précisément à une époque où les marchés financiers sont avides de liquidités pour permettre aux fonds de placements de participer à la restructuration mondiale des activités.

Qu’on ne s’y trompe pas : le choix d’un mode de financement des retraites révèle un choix de société. Ou bien on allonge la durée de cotisations, pendant que la productivité du travail progresse et que les entreprises continuent de licencier au-delà de 55 ans, et on pousse à l’introduction d’une capitalisation qui ne peut s’épanouir qu’en réduisant les retraites par répartition. Ou bien on abonde la Sécurité sociale, parce que, elle, elle ne spécule pas, elle organise la mutualisation des ressources et elle a une vision de long terme, fondée sur un pacte social qui lie les générations.

20 mai 2008 - Aucun commentaire
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Travailleurs, ça va être votre fête !

22. Travailleurs, ça va être votre fête !

Jean-Marie Harribey

40 ans après Mai 68, il fallait bien marquer un pareil anniversaire. Donc, en ce 1er mai 2008, vous ajouterez une bougie de plus au gâteau car il vous faudra travailler 41 ans pour avoir droit à une retraite à taux plein. Un bonheur n’arrivant jamais seul, vous travaillerez 42 ans un peu plus tard. Et, comme le patronat sait compter et que vous pourriez avoir l’idée saugrenue de quitter votre poste à 60 ans en possession de vos annuités requises (41 ou 42) si votre jeunesse fut consacrée au boulot, il a pensé (Mme Parisot et M. Gautier-Sauvagnac ne pensent pas qu’à des caisses noires) qu’il fallait reculer l’âge légal de départ à la retraite à 62 ans, peut-être 65 ans à l’avenir.

A défaut d’ouvrir une véritable négociation avec les représentants des salariés, le gouvernement a ouvert un forum de discussion sur Internet. Il vous invite à donner votre avis. Un avis fondé sur quoi ? Les informations données par la presse ? Néant. Celles du gouvernement et du patronat ? Elles valent ce que vaut le créationnisme par rapport à la théorie de l’évolution des espèces. C’est-à-dire moins que zéro.

Ce n’est même plus une question d’opinion, c’est que tout est faux, aussi faux que l’était au XVe siècle la croyance que la terre était plate et que le soleil lui tournait autour. Des éléments de preuve sur le site “Critique de l’économie politique” .

1 mai 2008 - Aucun commentaire
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Qu’enseigne-t-on dans les facs d’économie sur les retraites ?

18. Qu’enseigne-t-on dans les facs d’économie sur les retraites ?

Jean-Marie Harribey

Article publié sur le site de cityzenmag.com

Plus l’idéologie économique libérale se délégitime sur fond de crise du capitalisme financier, plus la grosse artillerie est mobilisée pour maintenir l’étouffoir sur la pensée, en prévision de la nouvelle attaque sur les retraites que le gouvernement a programmée pour ce printemps. On sait qu’il a l’intention d’augmenter de 40 à 41, puis 42 ans, la durée de cotisation exigée pour obtenir une pension de retraite à taux plein. Donc les idéologues montent au créneau. Plus ils occupent une position importante, à l’Université, dans le monde des affaires ou dans les médias, plus leurs arguments sont censés faire autorité. Pourtant, leurs affirmations sont à l’économie ce que l’astrologie est à l’astronomie : zéro. Trois exemples pris dans l’actualité de ces jours-ci.

Premier exemple. Antoine d’Autume, Professeur à l’Université Paris I, écrit, dans l’article « Retraites » du Dictionnaire d’économie publié en 2007 par Encyclopedia Universalis (excusez du peu), que seuls les régimes de retraite par répartition sont influencés, et donc menacés, par l’évolution démographique qui va accroître le nombre de retraités par rapport au nombre d’actifs, alors que les retraites par capitalisation proposées par les fonds de pension et les compagnies d’assurances échappent à cette contrainte. Il reprend en cela les allégations de la Banque mondiale maintes fois répétées et diffusées dans le monde entier.

Question : à qui les fonds de pension vendront-ils les titres financiers (actions et obligations) achetés auparavant pour le compte de leurs souscripteurs de plans de retraite individuels lorsque ceux-ci arriveront à l’âge de la retraite et qu’ils devront commencer à leur verser la rente promise ? Réponse : aux actifs du moment qui souscriront à leur tour à des plans identiques et qui sont… relativement moins nombreux qu’avant. Une classe d’âge nombreuse vendra à une classe d’âge moins nombreuse et le prix des titres baissera. CQFD. Ceux qui disent le contraire nous trompent ou ne comprennent rien. On ne finance jamais sa propre retraite, elle est toujours payée par les actifs du moment. Et l’évolution de la démographie doit être mise en rapport avec celle de la production, sous peine de contresens ou de non sens.

Deuxième exemple. Jacques Bichot, Professeur à l’Université Lyon III, souhaite, dans un article des Echos (12 février 2008), que « chacun [soit] le libre artisan de sa propre retraite ». Il veut résoudre la quadrature du cercle en croyant lui aussi, ou faisant croire, que la richesse distribuée sous forme de retraites peut être détachée de la production collective. Il prône aussi la « neutralité actuarielle », technique consistant à lier le montant de la pension à la durée moyenne de vie probable, comme si chacun devait récupérer les cotisations qu’il avait personnellement versées. A la place de la retraite solidaire entre les générations, il réintroduit la formule de l’épargne capitalisée.

Question : que produit une épargne en elle-même si aucun travail n’est effectué ? Le Professeur ne répondra pas parce qu’il croit ou fait semblant de croire à la vertu prolifique du capital.

Troisième exemple. Philippe Dessertine, directeur de l’Institut de haute finance, professeur à l’Université Paris X, écrit, dans un article de Libération (14 février 2007), que l’Etat n’aura bientôt plus assez de patrimoine pour honorer la dette de la collectivité vis-à-vis des retraités à venir.

Question : un revenu distribué est-il un prélèvement sur un stock (patrimoine) ou un flux engendré par l’activité économique courante ? On n’entendra pas la réponse du Directeur-Professeur qui, ou bien s’est mélangé les pieds sur une question qui l’aurait collé à un examen de première année, ou bien pariait sur l’ignorance par les citoyens du fait qu’aucun revenu n’est distribué par prélèvement sur un stock. Car si l’on s’avisait de brader l’argenterie, on ne le ferait qu’une fois !

Après de telles inepties proférées par les plus hautes autorités intellectuelles, sans qu’aucun commentaire critique ne vienne dans les médias démasquer les pitreries ou les tricheries, il ne reste plus aux politiques qu’à conclure qu’il faut reculer l’âge de la retraite, au-delà de 60 ans. Ainsi, Monsieur Bernard Accoyer, Président de l’Assemblée nationale (La Tribune, 14 février 2008) fait-il écho au lamento de Madame Laurence Parisot, Présidente du Medef, qui réclame (La Tribune, 8 février 2008) la même chose depuis des siècles. Pardon, si ce n’est-elle, c’était son arrière-grand-père sociologique qui, au sein du Comité des forges, au XIXe siècle, fustigeait déjà la réduction du temps de travail.

Les bougres, ils ont compris : seul le travail produit de la valeur à distribuer, surtout aux actionnaires. Il faut donc faire travailler plus. Ah, mais, j’y pense. Puisque les fonds de pension ne produisent rien et que le capital est stérile, alors, les retraites par capitalisation, c’est du vent ou bien du vol…

15 février 2008 - Aucun commentaire
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Le bourgeois bonhomme

12. Le bourgeois bonhomme, Acte II, scène IV

Jean-Marie Harribey

Parodie du Bourgeois gentilhomme, de Molière

Maître de philosophie politique, Monsieur Sarkodain

Maître de philosophie politique. – Venons-en à notre leçon.

Monsieur Sarkodain. – Ah ! Mon Maître, que ne fussiez-vous venu plus tôt, afin que vous m’aidassiez à parer les coups qui plurent sur moi.

– Ces coups ne sont rien pour un philosophe. Que voulez-vous apprendre pour tremper votre caractère ?

– Tout ce que je pourrai, car j’ai toutes les envies du monde d’être un grand président ; et j’enrage que mon père et ma mère ne m’aient pas fait bien étudier la science politique quand j’étais jeune.

– Votre sentiment vous honore. Nam sine potentia vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela et vous savez le latin sans doute !

– Oui, mais faites comme si je ne le savais pas : expliquez-moi ce que cela veut dire.

– Cela veut dire que sans le pouvoir, la vie est presque une image de la mort.

– Ce latin-là a raison. Mais qu’avez-vous à me dire de plus ?

– Par où vous plaît-il que nous commencions ? Voulez-vous que je vous apprenne la logique de la politique ?

– J’ai hâte de connaître cet art, Maître.

– Il s’agit en effet d’un art, qui obéit à trois principes.

– Que sont-ils, ces trois principes ?

– Le premier, le deuxième et le troisième. Le premier est de bien diviser. Le deuxième est d’additionner les avantages pour les puissants. Le troisième est de soustraire l’information à la vue des manants. Ce sont là les trois principes de l’art de bien gouverner qui permet de multiplier honneurs et richesses.

– Honneurs et richesses ! Pour les gouvernants ? En êtes-vous certain ?

– Honneurs pour vous et richesses pour vos commanditaires, qui ne manqueront pas, soyez-en sûr, de vous en faire profiter sur leurs yachts et dans leurs châteaux.

– Je vous entends, Maître, mais apprenez-moi la grammaire de cet art.

– Très volontiers. Commençons par diviser.

– Allons vite au dénouement, car j’ai déjà procédé à des expériences, il me semble.

– Vous ne devez rien laisser au hasard. D’abord, dresser le public contre le privé, puis le privé contre le public. Quand ils sont neutralisés, les dresser tous les deux contre les spéciaux. Ce n’est qu’alors que vous aurez le champ libre pour les maintenir au travail ad vitam.

– Cher Maître, vous me comblez de joie, car c’est presque fait. Donnez-moi franchement votre sentiment : suis-je sur la voie de la sagesse politique en ayant opposé ceux qui se lèvent tôt et ceux qui paressent, ceux qui travaillent et ceux qui quémandent, ceux qui font grève et leurs otages, ceux de souche et ceux dont l’ADN doit être vérifié ?

– Je suis fier de vous compter parmi mes disciples. C’est un premier pas. Cependant, il ne faut point vous en satisfaire. Vous devez apprendre maintenant à additionner les avantages que pourront collectionner les puissants.

– Certes, mais ils ont déjà beaucoup.

– Le principe de l’addition, c’est accumuler. Donc, beaucoup n’est jamais suffisant puisque beaucoup n’est pas tout. Nous entrons dans la dialectique de l’accumulation : l’enrichissement doit toujours se polariser davantage, sous peine de s’éteindre.

– Maître, j’ai amenuisé les charges sociales, j’ai refusé tout net l’augmentation du SMIC et j’augmente la durée du travail en même temps que j’invente le bouclier fiscal et l’impôt libératoire pour les plus-values et que je supprime l’impôt de bourse. Que puis-je faire de plus ?

– Il convient dorénavant de vous attacher à légitimer, aux yeux de tous, ces mesures propres à faire sortir la France du programme du Conseil national de la résistance et à la faire entrer résolument dans le XXIe siècle.

– Maître, vous me parlez un langage qui est mien. J’excelle en communication.

– Monsieur, je ne vous entretiens pas de communication mais de légitimation.

– Qu’est-ce à dire, Maître ? Vous me surprenez.

– Nous pénétrons le troisième principe de l’art de gouverner : soustraire l’information juste à la vue de vos sujets et lui substituer une fabrication de l’opinion.

– Oui, n’est-ce pas le travail que je confie à mes communicants et auquel je m’astreins moi-même en allant jour et nuit sur le terrain ?

– Vous n’y êtes point, je veux dire sur le chemin de la compréhension.

– Maître, vous me peinez, car je suis partout et je donne le ton.

– L’art de la soustraction en politique consiste à fabriquer une opinion de telle sorte qu’elle croie qu’elle est la source d’elle-même.

– Maître, comme vous dites cela ! Concrètement ? J’ai déjà TF1, France Inter, France Info et toutes les radios. J’ai les sondeurs avec Parisot à leur tête.

– Insuffisant.

– J’ai Le Figaro, Le Monde, Libé, toute la presse régionale. Il ne me manque que l’Huma, et encore, elle accompagne les petits pas de Thibault.

– Ce n’est pas assez.

– Je mange avec Bouygues, Lagardère, Arnault et je me détends chez Bolloré. Si je me montre davantage, je crains que le peuple ne finisse par me jalouser.

– Le peuple jalouse celui qui est immédiatement au-dessus de lui, pas celui qui est cent coudées plus haut. Vous avez donc bien fait de tripler votre revenu ; ainsi, le peuple ne pourra vous atteindre de son regard envieux, dès lors que vous aurez multiplié les écarts. N’oubliez jamais cette leçon : la multiplication des pains ou celle des inégalités sont le début de l’ère des miracles.

– Fort bien, mon état de grâce durera autant que ma présidence.

– Ne vous y fiez pas ! La vérification de l’exécution des principes de l’art de la politique est nécessaire à tout moment.

– Comment puis-je être certain que… ?

– Passons aux leçons pratiques, voulez-vous.

– Je vous écoute, Maître.

– Vous projetez de faire travailler les salariés 40 ans, puis 41, 42. Où vous arrêterez-vous ?

– Je ne m’arrêterai pas puisque l’espérance de vie s’allonge.

– Que répondrez-vous s’ils font valoir que la richesse augmente plus vite que l’espérance de vie ?

– Ils ne poseront pas cette question car personne dans les médias ne les aura mis sur la piste.

– Ils ont des syndicats qui le savent et certains économistes sont passés à l’Attac. Vous justifiez la réforme des retraites par les projections démographiques de votre Conseil d’orientation des retraites qui table sur un accroissement de trois quarts en 50 ans du ratio de dépendance des retraités par rapport aux actifs d’ici 2050. Or le même Conseil établit que parallèlement la productivité augmenterait une fois et demie plus vite. Que direz-vous quand on comparera ces deux prévisions effectuées par le même organisme ?

– Je dépêcherai Baverez, Marseille, Sylvestre, Le Boucher et bien d’autres qui diront que c’est faux même si c’est vrai.

– Cela ne suffira pas, malgré leur talent, car l’INSEE et le Conseil d’orientation des retraites ont déjà vendu la mèche.

– Alors, c’est fichu ?

– Non, à condition de pratiquer une dérivation.

– Dériver, est-ce une nouvelle opération comme diviser, additionner et soustraire ?

– En quelque sorte. Vous soulevez un autre problème, que vous amalgamez au précédent qui se trouve ainsi noyé. Vous n’en manquez pas, de problèmes, pour réussir l’intégrale.

– J’ai l’assurance maladie en déficit depuis que nous avons diminué les cotisations à la charge des entreprises ; j’ai la dette publique parce que mes amis réclament autant d’intérêts que ne peut en couvrir l’impôt sur le revenu que je suis bien obligé de lever encore un peu ; et j’ai l’Université qui végète en attendant que la loi Pécresse ouvre ses portes aux forces vives de la nation. J’ai ficelé le tout dans un paquet et j’ai informé qu’il fallait réformer. J’ai même inventé un Grenelle de l’environnement au terme duquel on troquera quelques taxes écologiques contre des cotisations sociales en moins.

– Que rétorquez-vous aux rebelles qui vous disent que les privilèges ne sont pas là où vous les signalez ?

– Que le mérite a sa récompense et l’indolence sa sanction. Travaillez plus pour gagner plus, tel est le secret de la réussite.

– Monsieur, gardez-vous d’une certaine rhétorique sur le travail ; elle pourrait se retourner contre vous. Le hold-up sur Marx, Jaurès et Blum pourrait vous coûter en lectures fastidieuses. Tout ne se lit pas aussi facilement que la lettre de Guy Môquet.

– J’ai compris l’essentiel grâce à ce bon Guaino.

– Vérifions, s’il vous plaît, pour vous éviter une mise à découvert. Vous prétendez publiquement qu’il faut travailler pour produire de la richesse. Voilà une idée que vos adversaires qui s’affublent de l’étiquette socialiste n’osent plus revendiquer. Comment justifiez-vous alors l’ouverture de la protection sociale aux compagnies d’assurances et aux fonds de pension, lesquels ne produisent rien, sinon de la spéculation ?

– Maître, vous m’embarrassez. J’ai trouvé cette idée au Medef et donc elle doit être bonne. Elle est confortée par le Fonds monétaire international, à la tête duquel j’ai placé quelqu’un de fiable, et par la Commission européenne sur laquelle je pourrai toujours repousser la faute si ça ne marche pas.

– Nous y voilà. Je reconnais en vous une potentialité très grande. Si une mesure réussit, elle est portée à votre crédit ; si elle échoue, elle émane de l’Europe. Cependant, vous devez être à même d’afficher à tout moment votre résolution à respecter la démocratie, car c’est une condition de la légitimité, notre troisième principe de l’art de gouverner. Or les Français ont repoussé par référendum le Traité constitutionnel européen. Vous vous êtes engagé à honorer ce choix et vous projetez de ne pas les consulter pour la ratification du nouveau traité. Ou bien les deux traités sont à ce point différents qu’une nouvelle méthode de ratification peut dans une certaine mesure se justifier ; ou bien ils sont semblables et il faut soumettre le second au même jugement que le premier. Dites-moi comment vous sortez de ce dilemme et je vous dirai si vous êtes à la hauteur que vous ambitionnez d’atteindre.

– Maître, vous me mettez à l’épreuve. Les deux traités sont pareils, mais je ne veux pas de référendum.

– Pourquoi ?

– Des référendums sur le nouveau traité européen seraient dangereux et perdants en France, en Angleterre et dans d’autres pays. Il y a un gouffre entre les peuples et les gouvernements.

– Monsieur, je vous félicite, parce que vous venez d’ajouter la pièce qui manquait à l’édifice de votre art en politique : le cynisme. Vous irez loin.

– Maître, je vous en remercie. Au reste, il faut que je vous fasse une confidence. Je veux léguer à la France une œuvre littéraire, car je ne veux pas que l’on dise plus tard que j’avais une plume à l’Elysée qui écrivait tout pour moi. Je voudrais que vous m’aidassiez à rédiger le prologue de cette œuvre, que je souhaite grande, et dont le peuple s’enivrera.

– Excellente idée. Est-ce de la philosophie politique que vous voulez écrire ?

– Non, non, point de philosophie.

– Vous ne voulez qu’une œuvre de vulgarisation ?

– Non, je ne veux ni philosophie, ni vulgarité.

– Il faut bien que ce soit l’une, ou l’autre.

– Pourquoi ?

– Pour la raison, Monsieur, qu’il n’y a d’œuvre que philosophique ou vulgaire.

– Il n’y a que la philosophie ou la vulgarité ?

– Monsieur, tout ce qui n’est point philosophique est vulgaire ; et tout ce qui est vulgaire ne peut être philosophique.

– Et notre conversation, qu’était-elle ?

– De la philosophie.

– Quoi ? Quand je dis : « Guaino, écrivez-moi un discours qui dise le contraire de ce qui est vrai », c’est de la philosophie ?

– Oui, Monsieur. De la philosophie politique.

– Par ma foi, il y a plus de cinquante ans que je fais de la philosophie, sans que j’en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m’avoir appris cela. Je voudrais donc mettre en prologue de mon ouvrage dédié à la France : Belle France, vos richesses me font mourir de désir.

– Il faut bien étendre un peu la chose.

– Non, vous dis-je, je ne veux que ces paroles-là dans le prologue ; mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on peut les mettre.

– On peut les mettre premièrement comme vous avez dit : Belle France, vos richesses me font mourir de désir. Ou bien : De désir mourir me font, Belle France, vos richesses. Ou bien : Vos richesses de désir me font, Belle France, mourir. Ou bien : Mourir vos richesses, Belle France, de désir me font. Ou bien : Me font vos richesses mourir, Belle France, de désir.

– Mais de toutes ces façons-là, laquelle est la meilleure ?

– Celle que vous avez dite : Belle France, vos richesses me font mourir de désir.

– Cependant, je n’ai point étudié, tellement ma haine des intellectuels est grande, et j’ai fait cela du premier coup. Je vous remercie de tout mon cœur, et vous prie de venir demain de bonne heure.

– Je n’y manquerai pas, car je fonde de grands espoirs en vous : sous une apparence bonhomme, vous cachez une main déterminée et ferme. Surtout, gardez cette main invisible. Mais ce sera l’objet d’une autre leçon.

– … ?

En ce 20 novembre 2007, la clameur de la rue interrompit ce dialogue…

Ce texte a été publié par Cityzenmag.com, http://www.cityzenmag.com/index.php?option=com_content&task=view&id=88&Itemid=37

25 novembre 2007 - 2 commentaires
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