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du Journal SUD OUEST

La bourse ou la vie
par Jean-Marie Harribey, co-président d’Attac

Abonder la Sécurité sociale pour financer les retraites

23. Abonder la Sécurité sociale pour financer les retraites

Jean-Marie Harribey

2 avril 2008

La tribune de Didier Migaud (« Abonder le fonds de réserve des retraites », Le Monde, 2 avril 2008) pourrait être un canular en guise de poisson d’avril. Certes, il convient, comme il le dit, de ne pas en rester aux solutions envisagées par le gouvernement et le patronat qui se sont fixé pour unique objectif de rallonger la durée de cotisations et/ou de reculer l’âge de la retraite. Ces deux propositions n’auraient pour but que de diminuer le niveau général des pensions. Mais peut-on, à l’instar de D. Migaud, proposer sérieusement d’« utiliser les marchés financiers pour financer une partie des retraites » parce que le Fonds de réserve des retraites aurait une « rentabilité supérieure » ?

A l’heure d’une crise financière sans précédent qui affecte toutes les institutions financières (banques, fonds de placement et fonds de pension) et qui menace de plonger l’économie réelle dans une récession mondiale, la proposition prend l’allure d’une provocation. Provocation contre le bon sens : comment confier les retraites des salariés à la Bourse et aux différents compartiments du marché qui ont fait la preuve de leur incapacité à assurer la stabilité monétaire et financière ? On pourrait énumérer la longue suite de faillites des entreprises et des fonds qui ont dû, au cours des dernières années, avouer qu’ils ne pourraient jamais honorer leurs engagements vis-à-vis de leurs retraités actuels et futurs, et qui appellent à la rescousse des Etats par ailleurs vilipendés pour leurs déficits, ou bien préconisent à leur tour de reculer l’âge de la retraite.

Provocation aussi de type politique et éthique. D. Migaud fait état d’une rentabilité annuelle de 8% que pourrait obtenir le Fonds de réserve en rémunération des placements financiers des sommes qui lui seraient allouées par la collectivité. On touche du doigt ici l’insoutenable légèreté de la pensée libérale en matière de retraites, fondamentalement axée sur l’idée absurde qu’il y aurait une source miraculeuse de richesse supplémentaire qui pourrait jaillir de la finance. Si un rendement supérieur à la croissance de la production réelle est obtenue grâce à un placement financier, cela signifie simplement que le capital s’en est approprié une part plus grande et que la rémunération salariale – cotisations sociales abondant les organismes sociaux incluses – a vu la sienne baisser. Pire encore, compte tenu de la mondialisation financière, cela signifie que, via les placements dans des régions du monde où la main d’œuvre est surexploitée, les fonds de pension, privés ou collectifs, rapatrient dans les pays riches de quoi pallier l’assèchement volontaire progressif de l’assurance vieillesse, pour mieux la déclarer ensuite au bord de la cessation de paiement. La solution vantée par M. Migaud inaugurerait-t-elle un nouveau « socialisme » international ? On reste partagé devant tant de naïveté ou de cynisme.

En vérité, la solution au financement des retraites existe et elle figure d’ailleurs en filigrane de tous les rapports du Conseil d’orientation des retraites (COR). Elle consiste à mettre un terme au dérapage de la part salariale dans la valeur ajoutée et à accompagner l’évolution démographique par un relèvement progressif des cotisations sociales. Est-ce possible ? Le besoin de financement supplémentaire des retraites, par rapport à la loi Fillon de 2003, a été estimé par le COR à un point de PIB en 2020 et à un point et demi en 2050. Personne ne peut raisonnablement croire que l’évolution de l’économie ne permettra pas de le couvrir. Où trouver ce financement supplémentaire ? L’hésitation n’est plus permise : il faut soumettre les revenus du capital à cotisations, soit en augmentant le taux de cotisations dites patronales, soit en élargissant l’assiette des cotisations aux profits et en y appliquant le même taux qu’aux salaires. Objectera-t-on qu’il y aura un renchérissement du « coût du travail » ? La frénésie de profits au cours des trente dernières années, facilitée par la financiarisation de l’économie mondiale avec sa spéculation récurrente, sa prolifération de produits financiers et ses paradis fiscaux pour abriter fraude et évasion fiscales, frappe d’illégitimité toutes les lamentations patronales sur le « coût du travail ». Car ce qui est en train de délabrer les sociétés, du Nord au Sud de la planète, c’est le « coût du capital », dans un double sens : ce qu’il prélève comme richesses devient exorbitant et ce qu’il provoque comme dégâts sociaux devient inestimable. La finance mondiale dégrade la condition salariale et celle de tous les pauvres dans le monde, et, en retour, l’océan de profits distribués par le canal des placements financiers est tel que leurs bénéficiaires les recyclent sur les marchés pour participer à l’économie-casino à laquelle veut nous convier D. Migaud. Ce qui est en jeu dans les projets de capitalisation, celui de la loi 2003, ou celui camouflé du Fonds de réserve, c’est d’inscrire la France – et les autres pays car l’Union européenne et les institutions internationales poussent dans le même sens – dans un mouvement de recul irréversible de la couverture collective des besoins sociaux. Précisément à une époque où les marchés financiers sont avides de liquidités pour permettre aux fonds de placements de participer à la restructuration mondiale des activités.

Qu’on ne s’y trompe pas : le choix d’un mode de financement des retraites révèle un choix de société. Ou bien on allonge la durée de cotisations, pendant que la productivité du travail progresse et que les entreprises continuent de licencier au-delà de 55 ans, et on pousse à l’introduction d’une capitalisation qui ne peut s’épanouir qu’en réduisant les retraites par répartition. Ou bien on abonde la Sécurité sociale, parce que, elle, elle ne spécule pas, elle organise la mutualisation des ressources et elle a une vision de long terme, fondée sur un pacte social qui lie les générations.

20 mai 2008 - Aucun commentaire
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Qu’enseigne-t-on dans les facs d’économie sur les retraites ?

18. Qu’enseigne-t-on dans les facs d’économie sur les retraites ?

Jean-Marie Harribey

Article publié sur le site de cityzenmag.com

Plus l’idéologie économique libérale se délégitime sur fond de crise du capitalisme financier, plus la grosse artillerie est mobilisée pour maintenir l’étouffoir sur la pensée, en prévision de la nouvelle attaque sur les retraites que le gouvernement a programmée pour ce printemps. On sait qu’il a l’intention d’augmenter de 40 à 41, puis 42 ans, la durée de cotisation exigée pour obtenir une pension de retraite à taux plein. Donc les idéologues montent au créneau. Plus ils occupent une position importante, à l’Université, dans le monde des affaires ou dans les médias, plus leurs arguments sont censés faire autorité. Pourtant, leurs affirmations sont à l’économie ce que l’astrologie est à l’astronomie : zéro. Trois exemples pris dans l’actualité de ces jours-ci.

Premier exemple. Antoine d’Autume, Professeur à l’Université Paris I, écrit, dans l’article « Retraites » du Dictionnaire d’économie publié en 2007 par Encyclopedia Universalis (excusez du peu), que seuls les régimes de retraite par répartition sont influencés, et donc menacés, par l’évolution démographique qui va accroître le nombre de retraités par rapport au nombre d’actifs, alors que les retraites par capitalisation proposées par les fonds de pension et les compagnies d’assurances échappent à cette contrainte. Il reprend en cela les allégations de la Banque mondiale maintes fois répétées et diffusées dans le monde entier.

Question : à qui les fonds de pension vendront-ils les titres financiers (actions et obligations) achetés auparavant pour le compte de leurs souscripteurs de plans de retraite individuels lorsque ceux-ci arriveront à l’âge de la retraite et qu’ils devront commencer à leur verser la rente promise ? Réponse : aux actifs du moment qui souscriront à leur tour à des plans identiques et qui sont… relativement moins nombreux qu’avant. Une classe d’âge nombreuse vendra à une classe d’âge moins nombreuse et le prix des titres baissera. CQFD. Ceux qui disent le contraire nous trompent ou ne comprennent rien. On ne finance jamais sa propre retraite, elle est toujours payée par les actifs du moment. Et l’évolution de la démographie doit être mise en rapport avec celle de la production, sous peine de contresens ou de non sens.

Deuxième exemple. Jacques Bichot, Professeur à l’Université Lyon III, souhaite, dans un article des Echos (12 février 2008), que « chacun [soit] le libre artisan de sa propre retraite ». Il veut résoudre la quadrature du cercle en croyant lui aussi, ou faisant croire, que la richesse distribuée sous forme de retraites peut être détachée de la production collective. Il prône aussi la « neutralité actuarielle », technique consistant à lier le montant de la pension à la durée moyenne de vie probable, comme si chacun devait récupérer les cotisations qu’il avait personnellement versées. A la place de la retraite solidaire entre les générations, il réintroduit la formule de l’épargne capitalisée.

Question : que produit une épargne en elle-même si aucun travail n’est effectué ? Le Professeur ne répondra pas parce qu’il croit ou fait semblant de croire à la vertu prolifique du capital.

Troisième exemple. Philippe Dessertine, directeur de l’Institut de haute finance, professeur à l’Université Paris X, écrit, dans un article de Libération (14 février 2007), que l’Etat n’aura bientôt plus assez de patrimoine pour honorer la dette de la collectivité vis-à-vis des retraités à venir.

Question : un revenu distribué est-il un prélèvement sur un stock (patrimoine) ou un flux engendré par l’activité économique courante ? On n’entendra pas la réponse du Directeur-Professeur qui, ou bien s’est mélangé les pieds sur une question qui l’aurait collé à un examen de première année, ou bien pariait sur l’ignorance par les citoyens du fait qu’aucun revenu n’est distribué par prélèvement sur un stock. Car si l’on s’avisait de brader l’argenterie, on ne le ferait qu’une fois !

Après de telles inepties proférées par les plus hautes autorités intellectuelles, sans qu’aucun commentaire critique ne vienne dans les médias démasquer les pitreries ou les tricheries, il ne reste plus aux politiques qu’à conclure qu’il faut reculer l’âge de la retraite, au-delà de 60 ans. Ainsi, Monsieur Bernard Accoyer, Président de l’Assemblée nationale (La Tribune, 14 février 2008) fait-il écho au lamento de Madame Laurence Parisot, Présidente du Medef, qui réclame (La Tribune, 8 février 2008) la même chose depuis des siècles. Pardon, si ce n’est-elle, c’était son arrière-grand-père sociologique qui, au sein du Comité des forges, au XIXe siècle, fustigeait déjà la réduction du temps de travail.

Les bougres, ils ont compris : seul le travail produit de la valeur à distribuer, surtout aux actionnaires. Il faut donc faire travailler plus. Ah, mais, j’y pense. Puisque les fonds de pension ne produisent rien et que le capital est stérile, alors, les retraites par capitalisation, c’est du vent ou bien du vol…

15 février 2008 - Aucun commentaire
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