Le capitalisme avale tout, même sa propre idéologie
4. Le capitalisme avale tout, même sa propre idéologie
Jean-Marie Harribey
Deux grèves inédites viennent d’éclater et dont la presse entière s’est fait l’écho immédiatement. Les journalistes du groupe de presse Les Echos ont fait un jour de grève parce que Bernard Arnault, patron de la multinationale LVMH, projette de racheter Les Echos. Et les journalistes du journal concurrent La Tribune ont fait un jour de grève parce que Bernard Arnault, propriétaire de La Tribune, veut la vendre.
Les Echos et La Tribune sont les deux quotidiens français spécialisés dans le domaine de l’économie. Plus exactement, ils sont spécialisés dans la diffusion de la vision des milieux d’affaires sur l’économie. Quotidiennement ils expliquent qu’il faut privatiser les services publics (poste, électricité, hôpitaux, etc.), qu’il faut supprimer le code du travail (ils disent « simplifier »), qu’il faut diminuer le coût du travail et donc supprimer les cotisations sociales. Pendant qu’ils approuvent le refus d’augmenter le SMIC, ils applaudissent les magnats de l’industrie et de la finance qui gagnent, comme Bernard Arnault, jusqu’à 2000 fois le SMIC (il n’y a pas d’erreur, c’est deux mille). Leur refrain le plus entendu est : « baissons les dépenses sociales et publiques car il y a trop d’impôts qui pèsent sur les riches ». Et ils s’esbaudissent devant les prouesses des fonds spéculatifs qui restructurent à tour de bras, délocalisent, redélocalisent, au gré des opportunités. Aujourd’hui même, on apprend que l’année 2007 verra les records de fusions et restructurations battus.
Et voilà que Bernard Arnault rachète et revend, car tout financier qui s’abstiendrait un instant de participer au casino des capitaux serait un financier mort. Or Bernard Arnault vit et il le fait savoir. Et les journalistes dont il se joue crient au scandale. Ils sont mal récompensés. Tant de bons et loyaux services pour promouvoir la pensée libérale et finir comme ces gueux d’ouvriers et d’employés ballottés par les fermetures d’usine et les plans de licenciement.
Le philosophe François Ewald, justement dans Les Echos (26 juin 2007), à côté d’une pétition signée par une flopée de personnalités bien en vue, donc bien-pensantes, explique que l’indépendance est un « bien commun ». Encore faudrait-il savoir de quelle indépendance il s’agit. Vis-à-vis de quoi ? Les Echos et La Tribune sont-ils indépendants à l’égard de la pensée qui sert la cause des maîtres du monde ? Ils en font leur miel quotidien.
Tous ceux qui s’étonnent de la gloutonnerie des restructurateurs et autres fusionneurs d’entreprises de presse avaient oublié ou feint d’oublier que le capitalisme avale tout, même sa propre idéologie.
27 juin 2007

