Dopez-vous, pour travailler plus, pour gagner plus, …
8. Dopez-vous, pour travailler plus, pour gagner plus, …
Jean-Marie Harribey
Vinokourov et Rasmussen sont-ils des tricheurs ou ont-ils intégré la norme ?
La norme d’un système sportif où le rendement a remplacé l’exploit, où la cadence s’est substituée au geste et où la course à l’argent a chassé tout acte gratuit.
Il y a tout juste quarante ans, Tom Simpson mourait sur les pentes du Ventoux d’une surdose d’amphétamines. Depuis cette tragédie, qu’a-t-on vu ?
On a vu se déchirer peu à peu le voile de l’hypocrisie mais en essayant toujours de sauver ce qui ne pouvait l’être.
Pendant longtemps, la méthode Coué s’est imposée : le phénomène du dopage a été passé sous silence ou considéré comme une exception, réservée à quelques individus ou quelques pays comme la RDA. Tout le monde savait que les décès prématurés d’anciens champions comme Anquetil étaient dus à des cancers ayant pour origine les dysfonctionnements consécutifs à un dopage permanent pendant leur carrière. Mais l’attitude générale consistait à tenir ces cas pour isolés alors qu’ils n’étaient sans doute que la partie visible de l’iceberg.
Puis est venu le moment où de bonnes consciences se sont émues. Le dopage introduisait un biais dans la compétition sportive. Celle-ci était faussée. Il convenait donc de renforcer le contrôle anti-dopage et les sanctions. Au sujet de celles-ci, deux écoles coexistent. Ceux qui pensent que les sportifs qui se dopent doivent être sanctionnés et ceux qui les voient plutôt comme des victimes des soigneurs et autres préparateurs scientifiques, victimes d’un système où les compétitions sont de plus en plus nombreuses et les performances exigées de plus en plus élevées et fréquentes. Les pouvoirs publics hésitent entre ces deux attitudes, et, depuis peu, les instances dirigeantes de certaines fédérations sportives qui, après avoir, des années durant, fait la sourde oreille, se font maintenant les chevaliers blancs de la lutte anti-dopage.
La méthode Coué et la dénonciation de la tricherie ont deux points communs. Premièrement, leurs adeptes ont cessé de nier ou de minimiser le dopage lorsqu’il n’a plus été possible d’en contester l’ampleur. Fermer les yeux n’était plus tenable, alors que les cas qui étaient révélés étaient si nombreux, sous peine de contribuer à dévaloriser un peu plus l’image du sport et de délégitimer l’idéologie qui l’entoure. A cet égard, la presse qui s’identifie le plus à l’idéologie sportive, comme le journal L’Equipe, est passée presque sans transition de la méthode Coué à la dénonciation de la tricherie.
Le deuxième point commun à ces deux attitudes est de partager l’idée, ou de faire semblant d’adhérer à cette idée, que le sport sain, noble, moral, existe et qu’il faut le débarrasser de ses perversions. On se demande pourquoi ils ont tant attendu !
La vérité n’est-elle pas plus crue ? Le sport moderne a atteint un tel degré de marchandisation, il est tellement dominé par le souci de la rentabilité, qu’il est devenu inséparable des méthodes rationnelles de préparation dans lesquelles il est pratiquement impossible de tracer la frontière entre la préparation médicale et scientifique du sportif de haut niveau et le dopage systématique. Un stage en altitude pour augmenter le nombre de globules rouges avant une épreuve est-il moins dopant qu’une transfusion de son propre sang ? Cette dernière est-elle aussi coupable que la prise d’érythropoïétine (EPO) ou d’hormones de croissance ?
Ce n’est pas le sport qui est malade, c’est la société dans son ensemble et le sport au milieu. La plupart des activités humaines, la production bien sûr, mais aussi les loisirs, la vie amoureuse, etc., sont gagnées par la logique de la performance, du rendement. De ce fait, il n’y a pas de différence de nature entre le cadre surchargé de travail, l’étudiant préparant ses examens, qui tiennent à coups de fortifiants pour le corps et le moral, et le sportif qui prend des anabolisants. Qu’est-ce qui, d’un côté, autorise à condamner le coureur cycliste qui s’est dopé parce qu’il est astreint à gagner la course et, de l’autre, à faire la publicité pour la pilule Viagra contre l’impuissance sexuelle ? Pourquoi condamner celui qui veut faire la course en tête et pas celui qui veut faire la course en queue ? Pourquoi condamner le dopage et faire rembourser par la Sécurité sociale des excitants ? Pourquoi condamner le coureur aux hormones et laisser le bœuf aux mêmes hormones à l’étal des boucheries ?
Lorsque, en 1998, a éclaté l’affaire Festina, la foule qui se pressait sur le bord de la route du Tour de France, ne conspuait pas les Virenque et compagnie qui s’étaient dopés mais la justice et la police qui enquêtaient et les journalistes qui révélaient l’affaire. Pourquoi ? Parce que si on apprend que l’idole sportive se dope et que ses performances sont largement dues à des artifices, le rêve est brisé. Aujourd’hui, la foule crache sur Rasmussen au sommet de l’Aubisque parce que le rêve est brisé une seconde fois et, là, définitivement. Les « forçats de la route », les « anges de la montagne » sont simplement des machines un peu mieux huilées et engraissées. Dès lors, le ressort principal de l’idéologie sportive, celle dont le capitalisme a besoin pour magnifier l’esprit de compétition, est brisé : l’identification du supporter au héros n’est plus possible. Non seulement l’idéologie sportive s’enraye, mais le sport en tant que phénomène spectacle est menacé.
Qu’adviendrait-il si l’on mettait en congé de maladie la moitié des coureurs cyclistes parce qu’ils ont un taux d’hématocrites trop élevé ? Eh bien, il y aurait peut-être moins de monde dans les stades et sur les routes du Tour de France, et ce serait l’agonie du sport marchandise.
Sauf si, dans un sursaut d’aveuglement, le public refusait de voir la réalité pour perpétuer l’identification. Un peu comme quand on a fait un rêve agréable, qu’on se réveille et qu’on ne souhaite qu’une chose, se rendormir et que le rêve reprenne. Mais ça n’arrive presque jamais. Vinokourov et Rasmussen ont donc épousé la norme d’une société marchande, dans laquelle tout est subordonné à la rentabilité du capital investi. Au cours des six derniers mois, cinq suicides ont eu lieu chez Peugeot-SA et trois chez Renault. Gavés de travail et de stress, les « suicidés » ! On les avait dopés au « travaillez et courez toujours plus ».
26 juillet 2007

