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Un BLOG invité
du Journal SUD OUEST

La bourse ou la vie
par Jean-Marie Harribey, co-président d’Attac

La RTT est l’avenir de l’homme

25. La RTT est l’avenir de l’homme

Jean-Marie Harribey

22 mai 2008 : journée de grève et de manifestations pour s’opposer au nouvel allongement de la durée de cotisation pour avoir une retraite à taux plein : 41 ans en attendant les 42 ans prévus dans la foulée. Mme Laurence Parisot, au nom du Medef et des actionnaires, propose de reculer l’âge de la retraite à 63 ans et demi, pour éviter que des salariés ayant commencé à travailler tôt ne puissent compter 41 ou 42 ans de cotisation dès l’âge de 60 ans. Non mais, sans blague, travailleurs, vous êtes nés pour travailler, pas pour rttétiser.

Un obus supplémentaire a été tiré cette semaine par l’UMP contre les 35 heures. Le Ministre du travail, des relations sociales, de la famille et de la solidarité (travail, famille et… ?) a fait mine de démentir tout en disant vouloir « sortir du carcan des 35 heures imposées partout et pour tous de la même façon » (Le Monde, 21 mai2008).

Primo, les 35 heures n’ont jamais été appliquées dans les entreprises de moins de 20 salariés, par décision de l’ancien Premier Ministre Raffarin : près d’un tiers des salariés n’en ont jamais vu la couleur.

Secundo, quel est le sens d’une RTT applicable « à tous et partout » ? Les gains de productivité sont différents d’un secteur de l’économie à l’autre. Très élevés là où la rationalisation du travail est importante, où l’intensification du travail est toujours poussée davantage et où l’automatisation est possible. Faibles ailleurs, notamment dans certains services de type qualitatif ou relationnel. Mais l’économie est un tout, où chaque élément dépend des autres. Que serait par exemple l’augmentation de la productivité du travail dans l’industrie aux techniques sophistiquées sans un secteur éducatif derrière ? Ainsi, les gains de productivité apparaissant en un endroit doivent leur niveau à ce qui se passe autour. Il n’y a alors aucune raison pour que leur affectation soit réservée au secteur où ils apparaissent. La RTT « pour tous et partout » est donc une manière d’effectuer une péréquation de la répartition des gains de productivité : ceux-ci sont dus à la collectivité, ils doivent revenir à la collectivité. Donc, surtout pas aux actionnaires, bien entendu, mais pas non plus aux seuls salariés qui, par hasard, sont employés dans un secteur où une forte productivité surgit.

L’attitude « cul pincé » du PS devant sa propre loi des 35 heures est affligeante : « La RTT n’est plus une question centrale » a déclaré Gaëtan Gorce, ancien rapporteur de la loi Aubry (Le Monde, 21 mai 2008). Si, Monsieur, elle sera la question centrale du XXIeme siècle, d’un point de vue social et d’un point de vue écologique. Mais, sans doute, penser deux choses à la fois – les finalités du travail et celles de la production – est trop demander aux sociaux-libéraux.

Ils confortent l’idéologie qui s’est insinuée jusque dans la tête des travailleurs. Chaque fois que ceux-ci débauchent plus tôt, ou ne viennent pas travailler le mercredi ou le vendredi après-midi, ou bien posent un jour pour aller manifester, ils « prennent leur RTT », telle une prime occasionnelle. L’effet pervers de cette rhétorique est de dénaturer la portée de l’abaissement de la durée légale du travail, comme si la durée légale du travail était restée à 39 heures. Dire « prendre un jour de RTT » au lieu de « prendre un jour de congé », c’est ne pas considérer la RTT des 35 heures de la même façon qu’ont été considérés à leur époque les congés payés, les 40 heures et les 39 heures hebdomadaires. En instituant, dans le langage même, une différence entre le temps libre « congé » et le temps libre « RTT-35 heures », ce dernier est délégitimé. C’est exactement le but recherché par le patronat et le gouvernement. C’est malheureusement la caution apportée à cette entreprise par le PS qui ne comprend pas que, s’il y a des gains de productivité du travail, la RTT est l’avenir de l’homme.

22 mai 2008 - 3 commentaires
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La richesse du loisir n’est pas de la valeur

24. La richesse du loisir n’est pas de la valeur

Jean-Marie Harribey

On peut facilement imaginer que la décision de Nicolas Sarkozy de mettre en place une commission chargée de proposer de nouveaux indicateurs de richesse n’était pas exempte d’arrière-pensées. La croissance économique n’étant ni au rendez-vous ni, en soi, capable de répondre aux besoins sociaux, il fallait bien trouver un dérivatif au sentiment que la forme de richesse proposée par le capitalisme comme modèle était dépassée. Mais la déclaration de Joseph Stiglitz (Libération, 20 mai 2008), responsable avec Amartya Sen de cette commission, montre à quel point la discussion sur cette question est mal engagée, même lorsque ceux qui la posent sont animés des meilleures intentions.

Sous le titre « La valeur du loisir est un élément de la richesse », Joseph Stiglitz souligne à juste titre les mérites de la diminution de la durée individuelle du travail, à la fois pour permettre à tous ceux qui le désirent d’occuper un emploi et pour accroître le temps libéré de chacun. Ainsi, le véritable progrès social n’est pas de travailler plus mais de travailler moins, au fur et à mesure que la productivité du travail augmente.

Mais Joseph Stiglitz en conclut qu’il faut « intégrer dans la mesure du PIB la valeur du loisir ». Cette proposition révèle toute l’incompréhension de la science économique moderne, d’inspiration libérale néoclassique, de ce que sont la richesse et la valeur. Ce que contient le PIB – et il ne peut contenir que cela –, c’est la fraction de la richesse qui est issue de l’activité humaine ayant, par définition, une expression monétaire. Notons au passage que celle-ci comprend le produit des entreprises vendu sur le marché et celui non marchand des administrations et collectivités, dont le paiement est socialisé par le biais de l’impôt. C’est une manière de dire que le travail à l’origine des marchandises est productif de valeur économique, et que, contrairement à la doxa dominante, le travail à l’origine des services non marchands (éducation et soins notamment) l’est également.

C’est ici que commence l’impensé de toute la théorie économie dominante. En ayant récusé la distinction entre la « valeur d’usage » et la « valeur d’échange », qui remonte à Aristote et qui fut au fondement de l’économie politique et de sa critique, de Smith à Marx, la théorie libérale contemporaine a circonscrit le périmètre de la richesse à celui de la valeur, pire, à celui de la seule valeur susceptible de participer à l’accumulation privée de capital. On comprend ainsi la charge récurrente contre les services non marchands accusés d’être parasitaires et d’être un prélèvement sur l’activité marchande. Mais, le comble est atteint lorsque la contestation du productivisme inhérent à une société à laquelle est assignée une seule finalité, faire toujours plus de profit, est devenue telle que, crise écologique et dérèglement climatique aidant, certains proposent d’attribuer une valeur monétaire à ce qui n’en a point jusqu’ici.

Par exemple, les meilleurs esprits s’imaginent que, puisque le marché ne reconnaît pas spontanément une valeur à la nature, il faut lui en donner une, en créant un marché justement. Or, la lumière solaire a une valeur d’usage – elle est donc une richesse – mais n’a pas et ne peut avoir une « valeur » au sens économique. Une ressource naturelle inexploitée, parce qu’elle serait inatteignable ou qu’elle devrait être préservée, est une richesse qui n’a pas de « valeur » économique en l’absence précisément d’exploitation. De même, le lien social est une richesse mais n’est pas susceptible de « valorisation » économique. Et le loisir dont parle Joseph Stiglitz est une richesse mais ne peut être considéré comme une « valeur » intégrable dans le PIB. Sa formule doit donc être renversée : la richesse du loisir n’est pas de la valeur.

Dissipons un malentendu qui tient au refus de l’intuition géniale d’Aristote rappelée ci-dessus : la valeur du temps libre ne ressortit pas au registre économique, mais aux registres du politique, de l’éthique et de l’esthétique. Elle est incommensurable avec celle des marchandises, ni même avec celle de la production non marchande. Elle est donc inintégrable dans le PIB.

La critique de l’économie politique doit donc être refondée à partir du point où elle fut délaissée par la prétendue « science économique ». Seul le travail est créateur de valeur économique ; merci aux spéculateurs de nous avoir rappelé que le capital était stérile, sinon pourquoi les bulles financières finiraient-elles toujours par éclater ? Mais la richesse qui existe au-delà du périmètre du travail productif de valeur ne mérite pas nécessairement d’y être absorbée, sous peine de devenir un nouvel enjeu pour la valorisation du capital.

Comment reconnaître alors l’importance de cet « au-delà de la valeur » qui constitue une authentique richesse dont l’ « usage » peut n’avoir qu’une finalité sociale, conviviale, voire contemplative ? En rendant aux individus ce temps que le capitalisme s’est ingénié à leur voler en les faisant produire, même en dehors de toute considération de besoins, puis en les faisant consommer, à condition qu’ils aient du « pouvoir d’achat ». Ceux qui, pour les meilleures raisons du monde, croient pouvoir compléter le PIB se trompent de cible et donnent raison au proverbe « Quand le sage montre la lune, le fou regarde le doigt ».

20 mai 2008 - 3 commentaires
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Le délire productiviste

14. Le délire productiviste

Jean-Marie Harribey

Peut-on délirer durable ? Oui. La réponse est apportée par Michel Godet dans une tribune « Peut-on développer durable ? » (Le Monde, 13 décembre 2007). Le délire productiviste prend la forme ici d’une rhétorique qui allie poncifs et contresens, tout en étant fort astucieuse. Trois traits la caractérisent, qui sont très représentatifs du discours des derniers réfractaires à la prise de conscience de la gravité de la crise écologique, couplée dorénavant avec la crise sociale. Ces traits sont la dénégation des faits avérés, le renversement des arguments à contresens de leur signification réelle et la répétition en boucle du « travailler plus ».

Dénégation. L’auteur met en doute la relation, que ne conteste plus aucun scientifique sérieux, entre le réchauffement climatique et les activités humaines. Il ignore superbement les différents rapports du GIEC, et notamment celui qui vient d’être publié. Michel Godet préfère s’en remettre à Claude Allègre qui, sur ce point, n’est pas une référence reconnue. Et il compare ce qui est incomparable : d’une part, les changements climatiques qui sont intervenus dans l’histoire de la Terre en s’étalant sur des durées longues et qui étaient dus à des causes naturelles, et, d’autre part, le changement actuel, brutal et dû aux émissions de gaz à effet de serre.

Dénégation encore en affirmant que les réserves de pétrole couvriront un siècle d’utilisation, alors que les derniers états connus montrent que nous avons vraisemblablement atteint le pic de la production. Les informations dont nous disposons sont bien moins « molles » que celles sur lesquelles s’appuie l’auteur pour critiquer le principe de précaution, « frein à l’action et à l’innovation », reprenant en cela les propos désarmants de candeur ou de cynisme, c’est selon, de la commission Attali qui s’occupe de « libérer la croissance » tandis que l’ONU s’efforce à Bali de trouver un compromis pour préparer l’après-Kyoto.

Renversement des arguments. Michel Godet stigmatise la « folie des biocarburants ». On pourrait s’en féliciter. Hélas, il met cette folie sur le dos des écologistes, alors que, précisément, ce sont les écologistes conséquents qui s’élèvent contre le risque de voir les meilleures terres consacrées à produire des agrocarburants, en lieu et place de la nourriture, et dans des conditions peu « biologiques ». Déjà, nombre de populations au Brésil, en Colombie et ailleurs voient les terres auxquelles elles n’ont pas accès être affectées à des productions qui partiront dans les moteurs des voitures et des camions des riches. Au lieu d’utiliser cet argument pour critiquer la façon dont le monde des affaires s’apprête à dévier à son profit toutes les stratégies de soutenabilité ou de durabilité du développement, Michel Godet oscille entre le dénigrement du concept (plutôt que sa déviation) et sa défense au nom de la croissance (c’est-à-dire sa déviation). La manœuvre est habile car il est vrai que le développement durable est devenu le paravent de l’inaction politique ou celui d’un capitalisme vert ayant bien compris les potentialités qu’offrait la crise écologique en termes de réparation des dégâts, de recyclage et de dépollution, voire en termes spéculatifs sur le marché des permis d’émission de carbone.

Le leitmotiv du « travailler plus ». Le discours est connu et l’article de Michel Godet fait écho à celui de Rémy Prudhomme (Le Monde, 30 octobre 2007) auquel il se réfère d’ailleurs. Toutes les mesures en faveur de la protection de l’environnement auraient le même effet désastreux que les 35 heures. Répéter inlassablement une affirmation ne vaut pas preuve. Et c’est méconnaître totalement l’histoire. Les statistiques sur séries longues de l’INSEE montrent que, depuis le début du XIXe siècle, la productivité horaire du travail a été multipliée en France par environ 30 et la production par 26, la première augmentant 1,15 fois plus vite que la seconde. Dans le même temps, le nombre d’emplois a été multiplié par 1,75. En deux siècles donc, comment notre système productif a-t-il pu absorber à la fois le « choc de productivité » et l’augmentation de la population active, deux facteurs dont le produit = 2 (1,15 x 1,75) ? En divisant le temps de travail individuel moyen par 2. Le progrès pouvait se nommer temps pour vivre et pas seulement temps pour saturer le monde de marchandises.

Pourquoi ces faits sont-ils passés sous silence ? Parce que la RTT, outre son ouverture vers une autre conception du bien-être, comporte aux yeux des détenteurs du capital le défaut rédhibitoire d’obliger à remodeler la répartition des revenus en faveur des salariés. En revanche, faire des heures supplémentaires pour gagner (et produire) davantage – tout en faisant sauter la durée légale du travail – élimine l’idée même d’augmentation du salaire. Il ne restera plus, après avoir « monétisé la RTT », qu’à monétiser les dimanches et jours fériés, les congés et puis la retraite puisqu’elle est condamnée à diminuer inexorablement avec les contre-réformes en cours. Alors, dividendes et plus-values boursières se multiplieront puisque le salaire de base et la protection sociale s’étioleront.

Les réticences des gouvernements libéraux et des responsables économiques à s’attaquer véritablement à la crise écologique, leur volonté d’inverser la tendance séculaire à la RTT et leur hostilité aux dépenses publiques à l’origine des services non marchands sont cohérentes entre elles. Elles participent de ce délire productiviste qui ne conçoit le bien-être que sous la forme d’une augmentation perpétuelle de la consommation marchande. Jouant sur deux tableaux, confondre croissance économique et développement humain et assimiler toute réflexion écologique à la décroissance, les idéologues du capitalisme infini évitent la question essentielle : redéfinir un développement de qualité autour des droits humains essentiels que sont notamment une alimentation saine et non génétiquement transformée, l’eau, l’éducation, la protection sociale, les services publics et le logement accessibles à tous et soustraits aux forces du marché. Il est vrai que cela passe par une gestion collective, ennemie d’une « concurrence libre et non faussée ». Comme quoi, tout est lié.

Monétiser la RTT : un projet dément

13. Monétiser la RTT : un projet dément

Jean-Marie Harribey

Le président de la République ne sait pas quoi inventer pour sortir des contradictions dans lesquelles il s’est fourré lui-même. Il a promis d’augmenter le pouvoir d’achat des travailleurs, mais il refuse d’augmenter le SMIC et il écoute le Medef qui crie au scandale dès que l’on parle d’augmenter les salaires. Il a supprimé les cotisations sociales patronales sur les heures supplémentaires, mais les entreprises ne proposent pas d’heures supplémentaires à effectuer si elles n’ont pas d’activité nouvelle, sauf en transformant des heures normales en supplémentaires pour bénéficier de l’aubaine. Tout ça ne fait pas du pouvoir d’achat en plus, pendant que les prix des produits de première nécessité, l’alimentation, le logement, l’énergie, les transports, se mettent à galoper.

Que reste-t-il comme solution à un président coincé dans une impasse et à un patronat gavé de profits pour distribuer quelques miettes ? Réponse : « monétiser la RTT » (1). Il fallait trouver la formule. Chapeau, messieurs les conseillers en communication !

Depuis deux siècles, les travailleurs ont pu récupérer en temps libéré de la contrainte du travail une partie des gains de productivité qu’ils avaient créés : travailler 7 ou 8 heures par jour et non plus 14 ou 16 comme au XIXe siècle, 4 ou 5 jours par semaine et non plus 7, des semaines de 35 à 40 heures et non plus du double, avec 5 semaines de congés payés au lieu de zéro, et, jusqu’à une date récente, travailler 37 ans et demi et non plus jusqu’à ce que mort s’ensuive. Toute l’histoire de l’humanité est tendue vers la recherche du moindre effort, c’est-à-dire pour « économiser » la peine des humains, sauf que le capitalisme n’a jamais concédé cette « économie » que contraint et forcé.

Eh bien, Monsieur Sarkozy, sous les applaudissements du Medef, crie : « stop à la RTT ! » Mais, comme il est bon prince, il propose d’échanger les récupérations des temps de travail effectués et accumulés dans des « comptes de RTT » contre de l’argent. Parce que, Benjamin Franklin l’avait dit, il y a bien longtemps, « le temps, c’est de l’argent ». On reste confondu devant tant de bêtise et de cynisme mélangés.

Bêtise. Le temps n’est pas de l’argent. Ou, plutôt, il n’est de l’argent que si du travail a été effectué et a produit des biens et services utiles. Nouveau converti à Marx, Jaurès et Blum, Monsieur Sarkozy devrait demander à ses conseillers, et notamment à ce grand pédagogue qu’est Monsieur Guaino, de lui dire quelles sont les implications de ce qu’il a clamé à tout va pendant sa campagne électorale : seul le travail produit de la richesse et donc (le pourquoi du « donc » doit être demandé à Guaino) l’argent ne fait pas de petits tout seul. En lui-même, le temps qui s’écoule, et notamment le temps de la vie humaine, ne crée ni richesse, ni argent.

Cynisme. En proposant de transformer en argent du temps humain déjà passé à travailler, dont il avait été admis qu’il serait récupéré en temps de repos, en temps libéré, en temps libre enfin, promis, juré, parole de l’Etat, Monsieur Sarkozy veut arracher au salarié ce qui lui revenait de droit : son temps de vie. Contre de l’argent, équivalent de la richesse que le travailleur avait créée. Et, pour dresser les pauvres contre les pauvres, les médias en rajoutent. Ainsi, Le Monde (30 novembre 2007) publie plusieurs graphiques sur le coût du travail en France : « l’un des plus élevés d’Europe », à cause des… « charges sociales ». Nullissime ! Pas un graphique qui rapporte ce coût à la productivité, l’une des plus élevées d’Europe. Trop compliqué pour Le Monde qui titre « Salaires et pouvoir d’achat, une stagnation surprenante », et cela « depuis 1978 ». Que Le Monde aille voir les statistiques de l’évolution des profits depuis la même date et il comprendra ce qu’est le « coût du capital ».

On résume : la politique sarko-médévienne est du cynisme marié à la bêtise : voler au travailleur son temps de vie par tous les bouts (ici la RTT, là l’allongement de la durée de cotisation pour la retraite). Il ne reste plus à Madame Parisot et à Monsieur Sarkozy qu’à inventer la monétisation des dimanches, des jours fériés et des congés. Et la monétisation de la retraite ? Ils y pensent… pour éliminer à jamais l’idée même d’augmentation du salaire.

Ce serait d’autant plus ingénieux que cela irait dans le sens de la marchandisation qui gangrène toute la société. La vie humaine : marchandise ; la connaissance : marchandise ; la nature : marchandise ; toute forme de vie : marchandise.

Marchandisez, marchandisez, il ne restera rien ! C’est la démence sénile du capital (2).

(1) N. Sarkozy, Entretien télévisé, 29 novembre 2007.

(2) J.M. Harribey, La démence sénile du capital, Fragments d’économie critique, Bègles, Ed. du Passant, 2002, 2e éd. 2004.

7 décembre 2007 - 8 commentaires
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Travaillez, prenez de la peine, car c’est le fonds qui vous manquera toujours le plus

7. Travaillez, prenez de la peine, car c’est le fonds qui vous manquera toujours le plus

Jean-Marie Harribey

C’est bientôt les vacances et je n’ai pas lu grand chose aujourd’hui. Si, tout de même : deux articles de presse, sur le même sujet : le temps de travail.

Le premier émane de Michel Godet, professeur au CNAM, « Les 35 heures : sans fleurs ni couronnes ! » (Le Monde, 18 juillet 2007). Il prend appui sur un rapport du Conseil d’analyse économique (la fine fleur de la bien-pensance économique auprès du Premier ministre, dont il est lui-même membre) « La réglementation du temps de travail, les emplois et les revenus », signé de Patrick Artus, Pierre Cahuc et André Zylberberg, pour affirmer que « l’on assiste à la fin d’une exception française à classer au rang de relique d’une fausse bonne idée ».

On reste abasourdi devant tant de méconnaissance de l’histoire : tous les pays développés ont divisé par deux leur temps de travail depuis deux siècles. Si le mouvement s’est aujourd’hui interrompu dans certains pays, c’est uniquement parce que le travail a dû courber l’échine devant les coups de boutoir de la financiarisation de l’économie capitaliste. On reste ensuite effaré devant la contradiction que ne voit pas cet éminent économiste : Artus, Cahuc et Zylberberg écrivent en effet à propos de la défiscalisation des heures supplémentaires que « cette mesure a un effet négatif sur l’emploi, puisqu’elle incite les entreprises à substituer des heures de travail aux hommes ». Ce qui signifie exactement le contraire de ce qu’affirme Godet : augmenter le temps de travail empêche de créer des emplois pour un niveau de productivité donné. Il croit pouvoir donner le coup de grâce à la RTT parce que ses éminents collègues Olivier Blanchard, Pierre Cahuc, André Zylberberg (les mêmes, moins un, plus un autre) affirment péremptoirement : « la réduction du temps de travail ne crée pas d’emploi » (Le Monde, 5 juin 2007, « Détaxation coûteuse et aléatoire »). Eux-mêmes nagent en pleine contradiction car ils écrivent trois lignes plus loin que « l’accroissement des heures supplémentaires risque de se faire au détriment de nouvelles embauches ».

Résumons : d’un côté, tous affirment qu’il faut mettre fin au « mythe du partage du travail », de l’autre, tous affirment que concentrer le travail sur la tête et les bras de quelques-uns se fera au détriment de l’emploi. Résultat : zéro pointé, messieurs les Eminents.

Le second article qui a agrémenté ma journée est un dossier de Sud Ouest (18 juillet 2007) « L’hôpital rattrapé par ses 35 heures », après la divulgation d’un rapport de Dominique Acker, Conseillère générale des établissements de santé, auprès du Ministre de la santé, resté secret pendant près d’un an. On comprend d’ailleurs que personne n’était pressé de le rendre public parce qu’il confirme ce dont nous pouvions nous douter depuis longtemps. Les 35 heures ayant été appliquées dans les hôpitaux sans aucune création d’emploi (belle contradiction du gouvernement Jospin, celle-là), ce qui devait arriver arriva : les médecins, les infirmiers et tous les agents hospitaliers ont accumulé de 2002 à 2005 (on peut imaginer que le phénomène a encore cru depuis) 2,2 millions de journées de travail dans des comptes épargne-temps, dont 1 million pour les seuls médecins.

Que faire alors ? Surtout ne pas demander conseil aux Eminents ci-dessus. Il seraient bien capables de répondre qu’il faut accroître le temps de travail et donc le compte épargne temps encore davantage ! On a bien là la preuve par a + b que le nombre d’emplois est relié au temps de travail (dans un sens ou dans l’autre) pour un niveau d’activité et de productivité du travail donnés.

Contrairement à ce que les Eminents croient ou veulent faire accroire, le partage du travail est synonyme de l’évolution économique, si tant est que celle-ci soit orientée vers le progrès humain. Si les Eminents se contorsionnent dans des contradictions intellectuelles insurmontables, c’est parce que derrière le partage du travail se profile le partage des revenus. Et la répartition des revenus, c’est intouchable pour les Eminents au service de la Haute (voir les blogs précédents). Les Eminents sont des Jean de la Fontaine à l’envers : « travaillez, travaillez, c’est le fonds qui vous manquera toujours le plus ».

Alors, il leur reste une dernière pirouette : « le revenu d’un pays dépend de la quantité de travail qu’il est capable de mobiliser ». Ah bon ? Le capital est donc stérile ! On s’en doutait un peu, mais on n’osait plus le dire… Enfin, si…

18 juillet 2007

18 juillet 2007 - 1 commentaire
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Travailler plus pour mourir plus vite

1. Travailler plus pour mourir plus vite

Jean-Marie Harribey

Entrée en matière pour un espace d’écriture que m’offre le journal Sud-Ouest. Une page que je place sous le signe d’une maxime ayant servi de fil conducteur à une chronique inaugurée ailleurs (Le Passant Ordinaire) il y a quelques années : la bourse ou la vie. Telle est l’alternative devant laquelle nous place le capitalisme mondial.

Entendez-vous dans les campagnes tambouriner ces bons soldats de l’économie, ils viennent vous trouver jusque dans les bras de Morphée : « Levez-vous plus tôt, il faut travailler plus. » Ils vous secouent, encore endormis : « La France est en déclin, elle n’est plus qu’à la sixième ou septième place de l’économie mondiale ». « Six ou sept ? » dites-vous. « Si ce n’est sept aujourd’hui, ce le sera demain, car les Japonais, les Chinois et même les Américains travaillent plus que nous. »

Et voici ce que je lis (Le Monde, 20 et 21 mai 2007) : « Les Japonais invités à moins travailler pour vivre mieux ». C’est une recommandation du gouvernement du Japon pour inciter les salariés à faire moins d’heures supplémentaires, car les suicides, les infarctus et les maladies graves se multiplient à cause du surmenage. « Le nombre de décès liés à un excès de travail a augmenté de 7,6% en 2006 […] Pour prévenir ce qu’elles considèrent comme un fléau social, les autorités japonaises encouragent les employés à prendre des congés pour se consacrer à leur famille […] Le phénomène de mort par épuisement est reconnu depuis 1987 par le ministère nippon de la santé. »

Comment peut-on accorder un quelconque crédit à tous ceux qui affirment péremptoirement, réclament véhémentement et imposent menaçants : « travaillez plus pour gagner plus » ? Si travailler trop est devenu un fléau que le Japon vient de reconnaître, comment résister au bourrage de crâne infligé par les idéologues libéraux, à longueur de journée, d’éditorial et de plateau de télévision ? Comment clouer le bec à des imprécateurs qui sont à la science ce que la Star Academy est à la culture ?

Star Ac’ de l’économie n° 1 : Il faut travailler plus car c’est le travail qui seul peut créer de la richesse. C’est juste mais c’est exactement ce qu’ont toujours nié les libéraux dans tous leurs livres d’économie bien-pensants. Pour eux, le capital crée aussi de la valeur. Pourquoi alors leurs propriétaires se contentent-ils pas de celle qu’il crée et pressurent-ils davantage le travail ? Sans doute ont-ils compris en leur for intérieur que le capital était stérile.

Star Ac’ de l’économie n° 2 : « Il faut tourner le dos au mythe du partage du travail » (Laurence Parisot tous les matins, Nicolas Sarkozy tous les soirs, et les « croyants » en la religion libérale Olivier Blanchard, Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le Monde, 5 juin 2007). Or, depuis deux siècles, le temps de travail a été divisé par deux, sinon il y aurait eu beaucoup plus de chômeurs et le « fléau de l’excès de travail » aurait décimé les malheureux contraints au travail forcé. Et que disent l’OCDE et Eurostat ? Que la durée effective du travail en France est de 38 heures par semaine, au-dessus de la moyenne européenne de 37,9.

Star Ac’ de l’économie n° 3 : Il faut valoriser le travail mais il coûte trop cher car le salaire minimum est trop élevé (Cercle des économistes, Politique économique de droite, Politique économique de gauche, Paris, Perrin, 2006, p. 24 et 50). Qui dit que le salaire minimum est trop élevé ? Ceux qui perçoivent les revenus les plus élevés. Avec les applaudissements de leurs commanditaires, les dirigeants des grandes sociétés qui perçoivent jusqu’à 400 ou 500 fois le SMIC, sans compter les stocks options, ce qui met le total à 2000 fois le SMIC.

Star Ac’ de l’économie n° 4 : Il faut réduire les cotisations sociales qui sont des « charges ». Et le coût du capital (intérêts, dividendes) n’est-il pas inclus dans les prix des marchandises, n’est-il pas une charge pénalisant la compétitivité ? Chut ! Vous enfreignez la consigne de silence. Et puis, tous les détenteurs de capitaux exigent, de par le monde, sensiblement la même rémunération, ce qui n’est pas le cas des salariés en position de faiblesse.

Star Ac’ de l’économie n° 5 : « Il faut financer le système de protection sociale par la création de richesses. Côté retraites, il nous faut des fonds de pension. » (Nicolas Baverez, Le Monde, 29 et 30 avril 2007). Baverez, qui est en France le déclinologue en chef, inspirateur de Nicolas Sarkozy, profère là une énormité qui atteste du niveau auquel se situent les économistes qui ont pignon sur rue : un fonds de pension ne crée aucune richesse (cf. la Star Ac’ n° 1 ci-dessus), il attribue à ceux qui possèdent des actions le fruit du travail de ceux qui, en général, n’en ont pas.

Star Ac’ de l’économie n° 6 : « La détaxe des heures supplémentaires est une idée intelligente. » (Edmund Phelps, Le Monde, 13 et 14 mai 2007). Phelps, qui a reçu en 2006 une belle somme de la part de la Banque royale de Suède en récompense d’un nombre d’heures de travail colossal pour dire des sottises sur l’économie, doit savoir de quoi il parle, mais ses collègues éminents du Conseil d’analyse économique, qui sont pour la plupart plus libéraux les uns que les autres, ont tout de même alerté l’opinion le 29 mai 2007 sur le fait que l’exonération n’améliorerait pas l’emploi et assècherait les finances publiques. Comment en serait-il autrement puisque exiger des heures supplémentaires, dorénavant moins chères que les heures normales, permettra aux employeurs de ne pas embaucher ?

Star Ac’ de l’économie n° 7 : « On ne luttera pas contre le réchauffement climatique, les atteintes à la biodiversité ou à l’équilibre des territoires si, d’abord, on ne relance pas la machine économique et si on ne rompt pas avec la religion de la pause et de la réduction du temps de travail (RTT) » (Henri Bourguinat, Le Monde, 29 mai 2007). Voilà donc l’apothéose, le bouquet final de la Star Ac’ de l’économie. Si l’on suit cette exhortation, qu’arrivera-t-il ? Puisque le temps de travail ne sera plus réduit, tous les gains de productivité du travail iront grossir la production, vouée à croître à l’infini. Et nous mourrons tous. Mais pas tous en même temps, d’abord les pauvres, ça rassurera les riches.

8 juin 2007

8 juin 2007 - 7 commentaires
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