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Un BLOG invité
du Journal SUD OUEST

La bourse ou la vie
par Jean-Marie Harribey, co-président d’Attac

Cher pétrole…

26. Cher pétrole…

Jean-Marie Harribey

Politis, n° 1010, 10 juillet 2008

Cher pétrole, je me décide à t’écrire parce que le monde s’inquiète pour toi, ou pour lui-même. Tu sais combien nous te chérissons, et notre amour grandit avec ton prix. Plus tu es cher, plus tu nous es cher. Tes brusques accès de fièvre et tes envolées vers les sommets sont autant de piqûres de rappel : notre fidélité est à toute épreuve et l’addiction est telle que nous avons placé en toi l’essence de notre bien-être matériel. Cent cinquante ans de bonheur et de passion charnelle, puisque tout ce que nous mangeons, transportons et chauffons contient ton précieux liquide.

Et bonne pâte avec ça. On fore et tu te laisses approcher ; on pompe et tu jaillis ; on te canalise et tu irrigues la terre entière. A contrario, tu manies le paradoxe : tu as mis des centaines de millions d’années à te fossiliser et tu te consumes en un rien de temps, aussi vite que ton cousin le gaz. Tu aurais pu nous prévenir car jamais nous n’aurions supposé un tel décalage. Les experts ès combustibles fossiles nous assuraient que plus on épuisait un gisement, plus on avait intérêt à exploiter le suivant, ce qui aurait valu un « prix Nobel » d’économie aux soldats de La Palice. Il y avait bien eu les avertissements du géologue américain King Hubbert qui, dans les années 1950, avait prédit la diminution de la production pétrolière américaine. Mais personne ne l’avait cru et, aujourd’hui, nous approchons du pic de la production mondiale : celle-ci ne pourra ensuite que décliner.

Cher pétrole, nous sommes plongés dans l’embarras. On a libéré les marchés financiers et les spéculateurs ont compris le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de la certitude de ta disparition prochaine : en achetant aujourd’hui les barils de demain, ils font leur miel de ta coulée. Mais tu es bien protégé : toutes les armées du globe sont à tes pieds pour garantir ton bon écoulement, au cas où un dictateur, car ce ne pourrait être qu’un dictateur, voudrait te nationaliser, un projet absurde pour toi qui appartiens au monde entier.

On a construit des autoroutes partout et l’idée de faire rouler des camions dessus est venue spontanément : en effet, pourquoi laisser fondre au soleil le goudron, c’est-à-dire un peu de toi-même, sans user en même temps la gomme des pneus, dans lesquels il doit bien y avoir aussi quelques-unes de tes molécules ? Les camionneurs, les pêcheurs et les agriculteurs sont pendus au-dessus d’un brasero alimenté par toi, avec une corde tressée par les actionnaires des « majors », ces multinationales dont le métier est d’inciter à te consommer le plus vite possible. Les Etats ont longtemps fermé les yeux car les taxes sur les carburants rentraient dans les caisses que l’on vidait par ailleurs au nom du « moins d’impôt progressif ». Et ils se sont jusqu’ici abstenus de mettre en œuvre des énergies renouvelables. Taxer l’utilisation du pétrole, c’est plus facile que de taxer celle du soleil.

En l’absence d’alternatives proches, toutes les solutions d’urgence sont mauvaises. Laisser monter ton prix, c’est étrangler les petits producteurs, les salariés payés une misère et qui doivent rouler pour aller travailler ; en revanche, c’est une aubaine pour Shell, Exxon-Mobil, BP, Chevron-Texaco, Total, etc. Baisser ton prix, c’est encourager le gaspillage et abandonner tout espoir de limiter les émissions de gaz à effet de serre. D’autant que le doublement, en l’espace d’un an, du prix du baril exprimé en dollars courants est trompeur. Exprimé en euros, il n’augmente que des deux tiers. Et exprimé en dollars constants, il est aujourd’hui au même niveau que dans les années 1860. Certes, entre temps, il avait durablement été divisé par dix. Rapporté au SMIC, le prix du litre d’essence a diminué d’un tiers depuis 1973, mais doublé depuis son point le plus bas en 1998, ce qui déstructure le budget des pauvres. Enfin, sur le long terme, nous ne te payons pas davantage qu’à l’époque où l’on a commencé à s’enivrer de toi. A cause de ton épuisement progressif, il faut s’attendre à devoir te payer réellement beaucoup plus cher, bien que des apprentis sorciers parient sur la fonte des glaces polaires et du permafrost pour amorcer une nouvelle ruée.

Les pays qui s’imaginent vivre sur un pactole ne savent pas qu’aucune économie rentière n’est durable. Le Président Chavez s’en apercevra un jour, espérons avant qu’il ne soit trop tard. Quant à ton remplacement par des agrocarburants, il n’y a plus que le Président Lula pour y voir l’avenir des sans terre.

Cher pétrole, nous nous étions abandonnés à toi et tu es sur le point de nous quitter. Désemparé, je renonce à t’envoyer cette lettre par la poste qui est devenue une banque proposant des placements sur des valeurs sûres, toi peut-être encore pendant un temps. Je préfère la jeter à la mer. Je trouverai certainement un baril vide pour la glisser dedans. Et puis, hop, à la mer, cette mer qui déjà te recueille si bien quand un pétrolier fait naufrage.

12 juin 2008

13 juillet 2008 - Aucun commentaire
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Spéculation et crise : ça suffit !

21. Spéculation et crise : ça suffit !

Jean-Marie Harribey

Une pétition vient d’être lancée par un collectif d’économistes européens pour dire stop à la financiarisation de l’économie. Les signatures sont recueillies sur le site “Spéculation et crise : ça suffit !

27 mars 2008 - 1 commentaire
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Comprendre la crise financière

20. Comprendre la crise financière

Jean-Marie Harribey

Sur le site “Critique de l’économie politique”, une histoire semi-parodique de la crise financière en cinq tableaux.

21 mars 2008 - Aucun commentaire
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Le délire productiviste

14. Le délire productiviste

Jean-Marie Harribey

Peut-on délirer durable ? Oui. La réponse est apportée par Michel Godet dans une tribune « Peut-on développer durable ? » (Le Monde, 13 décembre 2007). Le délire productiviste prend la forme ici d’une rhétorique qui allie poncifs et contresens, tout en étant fort astucieuse. Trois traits la caractérisent, qui sont très représentatifs du discours des derniers réfractaires à la prise de conscience de la gravité de la crise écologique, couplée dorénavant avec la crise sociale. Ces traits sont la dénégation des faits avérés, le renversement des arguments à contresens de leur signification réelle et la répétition en boucle du « travailler plus ».

Dénégation. L’auteur met en doute la relation, que ne conteste plus aucun scientifique sérieux, entre le réchauffement climatique et les activités humaines. Il ignore superbement les différents rapports du GIEC, et notamment celui qui vient d’être publié. Michel Godet préfère s’en remettre à Claude Allègre qui, sur ce point, n’est pas une référence reconnue. Et il compare ce qui est incomparable : d’une part, les changements climatiques qui sont intervenus dans l’histoire de la Terre en s’étalant sur des durées longues et qui étaient dus à des causes naturelles, et, d’autre part, le changement actuel, brutal et dû aux émissions de gaz à effet de serre.

Dénégation encore en affirmant que les réserves de pétrole couvriront un siècle d’utilisation, alors que les derniers états connus montrent que nous avons vraisemblablement atteint le pic de la production. Les informations dont nous disposons sont bien moins « molles » que celles sur lesquelles s’appuie l’auteur pour critiquer le principe de précaution, « frein à l’action et à l’innovation », reprenant en cela les propos désarmants de candeur ou de cynisme, c’est selon, de la commission Attali qui s’occupe de « libérer la croissance » tandis que l’ONU s’efforce à Bali de trouver un compromis pour préparer l’après-Kyoto.

Renversement des arguments. Michel Godet stigmatise la « folie des biocarburants ». On pourrait s’en féliciter. Hélas, il met cette folie sur le dos des écologistes, alors que, précisément, ce sont les écologistes conséquents qui s’élèvent contre le risque de voir les meilleures terres consacrées à produire des agrocarburants, en lieu et place de la nourriture, et dans des conditions peu « biologiques ». Déjà, nombre de populations au Brésil, en Colombie et ailleurs voient les terres auxquelles elles n’ont pas accès être affectées à des productions qui partiront dans les moteurs des voitures et des camions des riches. Au lieu d’utiliser cet argument pour critiquer la façon dont le monde des affaires s’apprête à dévier à son profit toutes les stratégies de soutenabilité ou de durabilité du développement, Michel Godet oscille entre le dénigrement du concept (plutôt que sa déviation) et sa défense au nom de la croissance (c’est-à-dire sa déviation). La manœuvre est habile car il est vrai que le développement durable est devenu le paravent de l’inaction politique ou celui d’un capitalisme vert ayant bien compris les potentialités qu’offrait la crise écologique en termes de réparation des dégâts, de recyclage et de dépollution, voire en termes spéculatifs sur le marché des permis d’émission de carbone.

Le leitmotiv du « travailler plus ». Le discours est connu et l’article de Michel Godet fait écho à celui de Rémy Prudhomme (Le Monde, 30 octobre 2007) auquel il se réfère d’ailleurs. Toutes les mesures en faveur de la protection de l’environnement auraient le même effet désastreux que les 35 heures. Répéter inlassablement une affirmation ne vaut pas preuve. Et c’est méconnaître totalement l’histoire. Les statistiques sur séries longues de l’INSEE montrent que, depuis le début du XIXe siècle, la productivité horaire du travail a été multipliée en France par environ 30 et la production par 26, la première augmentant 1,15 fois plus vite que la seconde. Dans le même temps, le nombre d’emplois a été multiplié par 1,75. En deux siècles donc, comment notre système productif a-t-il pu absorber à la fois le « choc de productivité » et l’augmentation de la population active, deux facteurs dont le produit = 2 (1,15 x 1,75) ? En divisant le temps de travail individuel moyen par 2. Le progrès pouvait se nommer temps pour vivre et pas seulement temps pour saturer le monde de marchandises.

Pourquoi ces faits sont-ils passés sous silence ? Parce que la RTT, outre son ouverture vers une autre conception du bien-être, comporte aux yeux des détenteurs du capital le défaut rédhibitoire d’obliger à remodeler la répartition des revenus en faveur des salariés. En revanche, faire des heures supplémentaires pour gagner (et produire) davantage – tout en faisant sauter la durée légale du travail – élimine l’idée même d’augmentation du salaire. Il ne restera plus, après avoir « monétisé la RTT », qu’à monétiser les dimanches et jours fériés, les congés et puis la retraite puisqu’elle est condamnée à diminuer inexorablement avec les contre-réformes en cours. Alors, dividendes et plus-values boursières se multiplieront puisque le salaire de base et la protection sociale s’étioleront.

Les réticences des gouvernements libéraux et des responsables économiques à s’attaquer véritablement à la crise écologique, leur volonté d’inverser la tendance séculaire à la RTT et leur hostilité aux dépenses publiques à l’origine des services non marchands sont cohérentes entre elles. Elles participent de ce délire productiviste qui ne conçoit le bien-être que sous la forme d’une augmentation perpétuelle de la consommation marchande. Jouant sur deux tableaux, confondre croissance économique et développement humain et assimiler toute réflexion écologique à la décroissance, les idéologues du capitalisme infini évitent la question essentielle : redéfinir un développement de qualité autour des droits humains essentiels que sont notamment une alimentation saine et non génétiquement transformée, l’eau, l’éducation, la protection sociale, les services publics et le logement accessibles à tous et soustraits aux forces du marché. Il est vrai que cela passe par une gestion collective, ennemie d’une « concurrence libre et non faussée ». Comme quoi, tout est lié.

Monétiser la RTT : un projet dément

13. Monétiser la RTT : un projet dément

Jean-Marie Harribey

Le président de la République ne sait pas quoi inventer pour sortir des contradictions dans lesquelles il s’est fourré lui-même. Il a promis d’augmenter le pouvoir d’achat des travailleurs, mais il refuse d’augmenter le SMIC et il écoute le Medef qui crie au scandale dès que l’on parle d’augmenter les salaires. Il a supprimé les cotisations sociales patronales sur les heures supplémentaires, mais les entreprises ne proposent pas d’heures supplémentaires à effectuer si elles n’ont pas d’activité nouvelle, sauf en transformant des heures normales en supplémentaires pour bénéficier de l’aubaine. Tout ça ne fait pas du pouvoir d’achat en plus, pendant que les prix des produits de première nécessité, l’alimentation, le logement, l’énergie, les transports, se mettent à galoper.

Que reste-t-il comme solution à un président coincé dans une impasse et à un patronat gavé de profits pour distribuer quelques miettes ? Réponse : « monétiser la RTT » (1). Il fallait trouver la formule. Chapeau, messieurs les conseillers en communication !

Depuis deux siècles, les travailleurs ont pu récupérer en temps libéré de la contrainte du travail une partie des gains de productivité qu’ils avaient créés : travailler 7 ou 8 heures par jour et non plus 14 ou 16 comme au XIXe siècle, 4 ou 5 jours par semaine et non plus 7, des semaines de 35 à 40 heures et non plus du double, avec 5 semaines de congés payés au lieu de zéro, et, jusqu’à une date récente, travailler 37 ans et demi et non plus jusqu’à ce que mort s’ensuive. Toute l’histoire de l’humanité est tendue vers la recherche du moindre effort, c’est-à-dire pour « économiser » la peine des humains, sauf que le capitalisme n’a jamais concédé cette « économie » que contraint et forcé.

Eh bien, Monsieur Sarkozy, sous les applaudissements du Medef, crie : « stop à la RTT ! » Mais, comme il est bon prince, il propose d’échanger les récupérations des temps de travail effectués et accumulés dans des « comptes de RTT » contre de l’argent. Parce que, Benjamin Franklin l’avait dit, il y a bien longtemps, « le temps, c’est de l’argent ». On reste confondu devant tant de bêtise et de cynisme mélangés.

Bêtise. Le temps n’est pas de l’argent. Ou, plutôt, il n’est de l’argent que si du travail a été effectué et a produit des biens et services utiles. Nouveau converti à Marx, Jaurès et Blum, Monsieur Sarkozy devrait demander à ses conseillers, et notamment à ce grand pédagogue qu’est Monsieur Guaino, de lui dire quelles sont les implications de ce qu’il a clamé à tout va pendant sa campagne électorale : seul le travail produit de la richesse et donc (le pourquoi du « donc » doit être demandé à Guaino) l’argent ne fait pas de petits tout seul. En lui-même, le temps qui s’écoule, et notamment le temps de la vie humaine, ne crée ni richesse, ni argent.

Cynisme. En proposant de transformer en argent du temps humain déjà passé à travailler, dont il avait été admis qu’il serait récupéré en temps de repos, en temps libéré, en temps libre enfin, promis, juré, parole de l’Etat, Monsieur Sarkozy veut arracher au salarié ce qui lui revenait de droit : son temps de vie. Contre de l’argent, équivalent de la richesse que le travailleur avait créée. Et, pour dresser les pauvres contre les pauvres, les médias en rajoutent. Ainsi, Le Monde (30 novembre 2007) publie plusieurs graphiques sur le coût du travail en France : « l’un des plus élevés d’Europe », à cause des… « charges sociales ». Nullissime ! Pas un graphique qui rapporte ce coût à la productivité, l’une des plus élevées d’Europe. Trop compliqué pour Le Monde qui titre « Salaires et pouvoir d’achat, une stagnation surprenante », et cela « depuis 1978 ». Que Le Monde aille voir les statistiques de l’évolution des profits depuis la même date et il comprendra ce qu’est le « coût du capital ».

On résume : la politique sarko-médévienne est du cynisme marié à la bêtise : voler au travailleur son temps de vie par tous les bouts (ici la RTT, là l’allongement de la durée de cotisation pour la retraite). Il ne reste plus à Madame Parisot et à Monsieur Sarkozy qu’à inventer la monétisation des dimanches, des jours fériés et des congés. Et la monétisation de la retraite ? Ils y pensent… pour éliminer à jamais l’idée même d’augmentation du salaire.

Ce serait d’autant plus ingénieux que cela irait dans le sens de la marchandisation qui gangrène toute la société. La vie humaine : marchandise ; la connaissance : marchandise ; la nature : marchandise ; toute forme de vie : marchandise.

Marchandisez, marchandisez, il ne restera rien ! C’est la démence sénile du capital (2).

(1) N. Sarkozy, Entretien télévisé, 29 novembre 2007.

(2) J.M. Harribey, La démence sénile du capital, Fragments d’économie critique, Bègles, Ed. du Passant, 2002, 2e éd. 2004.

7 décembre 2007 - 8 commentaires
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Le bourgeois bonhomme

12. Le bourgeois bonhomme, Acte II, scène IV

Jean-Marie Harribey

Parodie du Bourgeois gentilhomme, de Molière

Maître de philosophie politique, Monsieur Sarkodain

Maître de philosophie politique. – Venons-en à notre leçon.

Monsieur Sarkodain. – Ah ! Mon Maître, que ne fussiez-vous venu plus tôt, afin que vous m’aidassiez à parer les coups qui plurent sur moi.

– Ces coups ne sont rien pour un philosophe. Que voulez-vous apprendre pour tremper votre caractère ?

– Tout ce que je pourrai, car j’ai toutes les envies du monde d’être un grand président ; et j’enrage que mon père et ma mère ne m’aient pas fait bien étudier la science politique quand j’étais jeune.

– Votre sentiment vous honore. Nam sine potentia vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela et vous savez le latin sans doute !

– Oui, mais faites comme si je ne le savais pas : expliquez-moi ce que cela veut dire.

– Cela veut dire que sans le pouvoir, la vie est presque une image de la mort.

– Ce latin-là a raison. Mais qu’avez-vous à me dire de plus ?

– Par où vous plaît-il que nous commencions ? Voulez-vous que je vous apprenne la logique de la politique ?

– J’ai hâte de connaître cet art, Maître.

– Il s’agit en effet d’un art, qui obéit à trois principes.

– Que sont-ils, ces trois principes ?

– Le premier, le deuxième et le troisième. Le premier est de bien diviser. Le deuxième est d’additionner les avantages pour les puissants. Le troisième est de soustraire l’information à la vue des manants. Ce sont là les trois principes de l’art de bien gouverner qui permet de multiplier honneurs et richesses.

– Honneurs et richesses ! Pour les gouvernants ? En êtes-vous certain ?

– Honneurs pour vous et richesses pour vos commanditaires, qui ne manqueront pas, soyez-en sûr, de vous en faire profiter sur leurs yachts et dans leurs châteaux.

– Je vous entends, Maître, mais apprenez-moi la grammaire de cet art.

– Très volontiers. Commençons par diviser.

– Allons vite au dénouement, car j’ai déjà procédé à des expériences, il me semble.

– Vous ne devez rien laisser au hasard. D’abord, dresser le public contre le privé, puis le privé contre le public. Quand ils sont neutralisés, les dresser tous les deux contre les spéciaux. Ce n’est qu’alors que vous aurez le champ libre pour les maintenir au travail ad vitam.

– Cher Maître, vous me comblez de joie, car c’est presque fait. Donnez-moi franchement votre sentiment : suis-je sur la voie de la sagesse politique en ayant opposé ceux qui se lèvent tôt et ceux qui paressent, ceux qui travaillent et ceux qui quémandent, ceux qui font grève et leurs otages, ceux de souche et ceux dont l’ADN doit être vérifié ?

– Je suis fier de vous compter parmi mes disciples. C’est un premier pas. Cependant, il ne faut point vous en satisfaire. Vous devez apprendre maintenant à additionner les avantages que pourront collectionner les puissants.

– Certes, mais ils ont déjà beaucoup.

– Le principe de l’addition, c’est accumuler. Donc, beaucoup n’est jamais suffisant puisque beaucoup n’est pas tout. Nous entrons dans la dialectique de l’accumulation : l’enrichissement doit toujours se polariser davantage, sous peine de s’éteindre.

– Maître, j’ai amenuisé les charges sociales, j’ai refusé tout net l’augmentation du SMIC et j’augmente la durée du travail en même temps que j’invente le bouclier fiscal et l’impôt libératoire pour les plus-values et que je supprime l’impôt de bourse. Que puis-je faire de plus ?

– Il convient dorénavant de vous attacher à légitimer, aux yeux de tous, ces mesures propres à faire sortir la France du programme du Conseil national de la résistance et à la faire entrer résolument dans le XXIe siècle.

– Maître, vous me parlez un langage qui est mien. J’excelle en communication.

– Monsieur, je ne vous entretiens pas de communication mais de légitimation.

– Qu’est-ce à dire, Maître ? Vous me surprenez.

– Nous pénétrons le troisième principe de l’art de gouverner : soustraire l’information juste à la vue de vos sujets et lui substituer une fabrication de l’opinion.

– Oui, n’est-ce pas le travail que je confie à mes communicants et auquel je m’astreins moi-même en allant jour et nuit sur le terrain ?

– Vous n’y êtes point, je veux dire sur le chemin de la compréhension.

– Maître, vous me peinez, car je suis partout et je donne le ton.

– L’art de la soustraction en politique consiste à fabriquer une opinion de telle sorte qu’elle croie qu’elle est la source d’elle-même.

– Maître, comme vous dites cela ! Concrètement ? J’ai déjà TF1, France Inter, France Info et toutes les radios. J’ai les sondeurs avec Parisot à leur tête.

– Insuffisant.

– J’ai Le Figaro, Le Monde, Libé, toute la presse régionale. Il ne me manque que l’Huma, et encore, elle accompagne les petits pas de Thibault.

– Ce n’est pas assez.

– Je mange avec Bouygues, Lagardère, Arnault et je me détends chez Bolloré. Si je me montre davantage, je crains que le peuple ne finisse par me jalouser.

– Le peuple jalouse celui qui est immédiatement au-dessus de lui, pas celui qui est cent coudées plus haut. Vous avez donc bien fait de tripler votre revenu ; ainsi, le peuple ne pourra vous atteindre de son regard envieux, dès lors que vous aurez multiplié les écarts. N’oubliez jamais cette leçon : la multiplication des pains ou celle des inégalités sont le début de l’ère des miracles.

– Fort bien, mon état de grâce durera autant que ma présidence.

– Ne vous y fiez pas ! La vérification de l’exécution des principes de l’art de la politique est nécessaire à tout moment.

– Comment puis-je être certain que… ?

– Passons aux leçons pratiques, voulez-vous.

– Je vous écoute, Maître.

– Vous projetez de faire travailler les salariés 40 ans, puis 41, 42. Où vous arrêterez-vous ?

– Je ne m’arrêterai pas puisque l’espérance de vie s’allonge.

– Que répondrez-vous s’ils font valoir que la richesse augmente plus vite que l’espérance de vie ?

– Ils ne poseront pas cette question car personne dans les médias ne les aura mis sur la piste.

– Ils ont des syndicats qui le savent et certains économistes sont passés à l’Attac. Vous justifiez la réforme des retraites par les projections démographiques de votre Conseil d’orientation des retraites qui table sur un accroissement de trois quarts en 50 ans du ratio de dépendance des retraités par rapport aux actifs d’ici 2050. Or le même Conseil établit que parallèlement la productivité augmenterait une fois et demie plus vite. Que direz-vous quand on comparera ces deux prévisions effectuées par le même organisme ?

– Je dépêcherai Baverez, Marseille, Sylvestre, Le Boucher et bien d’autres qui diront que c’est faux même si c’est vrai.

– Cela ne suffira pas, malgré leur talent, car l’INSEE et le Conseil d’orientation des retraites ont déjà vendu la mèche.

– Alors, c’est fichu ?

– Non, à condition de pratiquer une dérivation.

– Dériver, est-ce une nouvelle opération comme diviser, additionner et soustraire ?

– En quelque sorte. Vous soulevez un autre problème, que vous amalgamez au précédent qui se trouve ainsi noyé. Vous n’en manquez pas, de problèmes, pour réussir l’intégrale.

– J’ai l’assurance maladie en déficit depuis que nous avons diminué les cotisations à la charge des entreprises ; j’ai la dette publique parce que mes amis réclament autant d’intérêts que ne peut en couvrir l’impôt sur le revenu que je suis bien obligé de lever encore un peu ; et j’ai l’Université qui végète en attendant que la loi Pécresse ouvre ses portes aux forces vives de la nation. J’ai ficelé le tout dans un paquet et j’ai informé qu’il fallait réformer. J’ai même inventé un Grenelle de l’environnement au terme duquel on troquera quelques taxes écologiques contre des cotisations sociales en moins.

– Que rétorquez-vous aux rebelles qui vous disent que les privilèges ne sont pas là où vous les signalez ?

– Que le mérite a sa récompense et l’indolence sa sanction. Travaillez plus pour gagner plus, tel est le secret de la réussite.

– Monsieur, gardez-vous d’une certaine rhétorique sur le travail ; elle pourrait se retourner contre vous. Le hold-up sur Marx, Jaurès et Blum pourrait vous coûter en lectures fastidieuses. Tout ne se lit pas aussi facilement que la lettre de Guy Môquet.

– J’ai compris l’essentiel grâce à ce bon Guaino.

– Vérifions, s’il vous plaît, pour vous éviter une mise à découvert. Vous prétendez publiquement qu’il faut travailler pour produire de la richesse. Voilà une idée que vos adversaires qui s’affublent de l’étiquette socialiste n’osent plus revendiquer. Comment justifiez-vous alors l’ouverture de la protection sociale aux compagnies d’assurances et aux fonds de pension, lesquels ne produisent rien, sinon de la spéculation ?

– Maître, vous m’embarrassez. J’ai trouvé cette idée au Medef et donc elle doit être bonne. Elle est confortée par le Fonds monétaire international, à la tête duquel j’ai placé quelqu’un de fiable, et par la Commission européenne sur laquelle je pourrai toujours repousser la faute si ça ne marche pas.

– Nous y voilà. Je reconnais en vous une potentialité très grande. Si une mesure réussit, elle est portée à votre crédit ; si elle échoue, elle émane de l’Europe. Cependant, vous devez être à même d’afficher à tout moment votre résolution à respecter la démocratie, car c’est une condition de la légitimité, notre troisième principe de l’art de gouverner. Or les Français ont repoussé par référendum le Traité constitutionnel européen. Vous vous êtes engagé à honorer ce choix et vous projetez de ne pas les consulter pour la ratification du nouveau traité. Ou bien les deux traités sont à ce point différents qu’une nouvelle méthode de ratification peut dans une certaine mesure se justifier ; ou bien ils sont semblables et il faut soumettre le second au même jugement que le premier. Dites-moi comment vous sortez de ce dilemme et je vous dirai si vous êtes à la hauteur que vous ambitionnez d’atteindre.

– Maître, vous me mettez à l’épreuve. Les deux traités sont pareils, mais je ne veux pas de référendum.

– Pourquoi ?

– Des référendums sur le nouveau traité européen seraient dangereux et perdants en France, en Angleterre et dans d’autres pays. Il y a un gouffre entre les peuples et les gouvernements.

– Monsieur, je vous félicite, parce que vous venez d’ajouter la pièce qui manquait à l’édifice de votre art en politique : le cynisme. Vous irez loin.

– Maître, je vous en remercie. Au reste, il faut que je vous fasse une confidence. Je veux léguer à la France une œuvre littéraire, car je ne veux pas que l’on dise plus tard que j’avais une plume à l’Elysée qui écrivait tout pour moi. Je voudrais que vous m’aidassiez à rédiger le prologue de cette œuvre, que je souhaite grande, et dont le peuple s’enivrera.

– Excellente idée. Est-ce de la philosophie politique que vous voulez écrire ?

– Non, non, point de philosophie.

– Vous ne voulez qu’une œuvre de vulgarisation ?

– Non, je ne veux ni philosophie, ni vulgarité.

– Il faut bien que ce soit l’une, ou l’autre.

– Pourquoi ?

– Pour la raison, Monsieur, qu’il n’y a d’œuvre que philosophique ou vulgaire.

– Il n’y a que la philosophie ou la vulgarité ?

– Monsieur, tout ce qui n’est point philosophique est vulgaire ; et tout ce qui est vulgaire ne peut être philosophique.

– Et notre conversation, qu’était-elle ?

– De la philosophie.

– Quoi ? Quand je dis : « Guaino, écrivez-moi un discours qui dise le contraire de ce qui est vrai », c’est de la philosophie ?

– Oui, Monsieur. De la philosophie politique.

– Par ma foi, il y a plus de cinquante ans que je fais de la philosophie, sans que j’en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m’avoir appris cela. Je voudrais donc mettre en prologue de mon ouvrage dédié à la France : Belle France, vos richesses me font mourir de désir.

– Il faut bien étendre un peu la chose.

– Non, vous dis-je, je ne veux que ces paroles-là dans le prologue ; mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on peut les mettre.

– On peut les mettre premièrement comme vous avez dit : Belle France, vos richesses me font mourir de désir. Ou bien : De désir mourir me font, Belle France, vos richesses. Ou bien : Vos richesses de désir me font, Belle France, mourir. Ou bien : Mourir vos richesses, Belle France, de désir me font. Ou bien : Me font vos richesses mourir, Belle France, de désir.

– Mais de toutes ces façons-là, laquelle est la meilleure ?

– Celle que vous avez dite : Belle France, vos richesses me font mourir de désir.

– Cependant, je n’ai point étudié, tellement ma haine des intellectuels est grande, et j’ai fait cela du premier coup. Je vous remercie de tout mon cœur, et vous prie de venir demain de bonne heure.

– Je n’y manquerai pas, car je fonde de grands espoirs en vous : sous une apparence bonhomme, vous cachez une main déterminée et ferme. Surtout, gardez cette main invisible. Mais ce sera l’objet d’une autre leçon.

– … ?

En ce 20 novembre 2007, la clameur de la rue interrompit ce dialogue…

Ce texte a été publié par Cityzenmag.com, http://www.cityzenmag.com/index.php?option=com_content&task=view&id=88&Itemid=37

25 novembre 2007 - 2 commentaires
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