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Un BLOG invité
du Journal SUD OUEST

La bourse ou la vie
par Jean-Marie Harribey, co-président d’Attac

Cher pétrole…

26. Cher pétrole…

Jean-Marie Harribey

Politis, n° 1010, 10 juillet 2008

Cher pétrole, je me décide à t’écrire parce que le monde s’inquiète pour toi, ou pour lui-même. Tu sais combien nous te chérissons, et notre amour grandit avec ton prix. Plus tu es cher, plus tu nous es cher. Tes brusques accès de fièvre et tes envolées vers les sommets sont autant de piqûres de rappel : notre fidélité est à toute épreuve et l’addiction est telle que nous avons placé en toi l’essence de notre bien-être matériel. Cent cinquante ans de bonheur et de passion charnelle, puisque tout ce que nous mangeons, transportons et chauffons contient ton précieux liquide.

Et bonne pâte avec ça. On fore et tu te laisses approcher ; on pompe et tu jaillis ; on te canalise et tu irrigues la terre entière. A contrario, tu manies le paradoxe : tu as mis des centaines de millions d’années à te fossiliser et tu te consumes en un rien de temps, aussi vite que ton cousin le gaz. Tu aurais pu nous prévenir car jamais nous n’aurions supposé un tel décalage. Les experts ès combustibles fossiles nous assuraient que plus on épuisait un gisement, plus on avait intérêt à exploiter le suivant, ce qui aurait valu un « prix Nobel » d’économie aux soldats de La Palice. Il y avait bien eu les avertissements du géologue américain King Hubbert qui, dans les années 1950, avait prédit la diminution de la production pétrolière américaine. Mais personne ne l’avait cru et, aujourd’hui, nous approchons du pic de la production mondiale : celle-ci ne pourra ensuite que décliner.

Cher pétrole, nous sommes plongés dans l’embarras. On a libéré les marchés financiers et les spéculateurs ont compris le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de la certitude de ta disparition prochaine : en achetant aujourd’hui les barils de demain, ils font leur miel de ta coulée. Mais tu es bien protégé : toutes les armées du globe sont à tes pieds pour garantir ton bon écoulement, au cas où un dictateur, car ce ne pourrait être qu’un dictateur, voudrait te nationaliser, un projet absurde pour toi qui appartiens au monde entier.

On a construit des autoroutes partout et l’idée de faire rouler des camions dessus est venue spontanément : en effet, pourquoi laisser fondre au soleil le goudron, c’est-à-dire un peu de toi-même, sans user en même temps la gomme des pneus, dans lesquels il doit bien y avoir aussi quelques-unes de tes molécules ? Les camionneurs, les pêcheurs et les agriculteurs sont pendus au-dessus d’un brasero alimenté par toi, avec une corde tressée par les actionnaires des « majors », ces multinationales dont le métier est d’inciter à te consommer le plus vite possible. Les Etats ont longtemps fermé les yeux car les taxes sur les carburants rentraient dans les caisses que l’on vidait par ailleurs au nom du « moins d’impôt progressif ». Et ils se sont jusqu’ici abstenus de mettre en œuvre des énergies renouvelables. Taxer l’utilisation du pétrole, c’est plus facile que de taxer celle du soleil.

En l’absence d’alternatives proches, toutes les solutions d’urgence sont mauvaises. Laisser monter ton prix, c’est étrangler les petits producteurs, les salariés payés une misère et qui doivent rouler pour aller travailler ; en revanche, c’est une aubaine pour Shell, Exxon-Mobil, BP, Chevron-Texaco, Total, etc. Baisser ton prix, c’est encourager le gaspillage et abandonner tout espoir de limiter les émissions de gaz à effet de serre. D’autant que le doublement, en l’espace d’un an, du prix du baril exprimé en dollars courants est trompeur. Exprimé en euros, il n’augmente que des deux tiers. Et exprimé en dollars constants, il est aujourd’hui au même niveau que dans les années 1860. Certes, entre temps, il avait durablement été divisé par dix. Rapporté au SMIC, le prix du litre d’essence a diminué d’un tiers depuis 1973, mais doublé depuis son point le plus bas en 1998, ce qui déstructure le budget des pauvres. Enfin, sur le long terme, nous ne te payons pas davantage qu’à l’époque où l’on a commencé à s’enivrer de toi. A cause de ton épuisement progressif, il faut s’attendre à devoir te payer réellement beaucoup plus cher, bien que des apprentis sorciers parient sur la fonte des glaces polaires et du permafrost pour amorcer une nouvelle ruée.

Les pays qui s’imaginent vivre sur un pactole ne savent pas qu’aucune économie rentière n’est durable. Le Président Chavez s’en apercevra un jour, espérons avant qu’il ne soit trop tard. Quant à ton remplacement par des agrocarburants, il n’y a plus que le Président Lula pour y voir l’avenir des sans terre.

Cher pétrole, nous nous étions abandonnés à toi et tu es sur le point de nous quitter. Désemparé, je renonce à t’envoyer cette lettre par la poste qui est devenue une banque proposant des placements sur des valeurs sûres, toi peut-être encore pendant un temps. Je préfère la jeter à la mer. Je trouverai certainement un baril vide pour la glisser dedans. Et puis, hop, à la mer, cette mer qui déjà te recueille si bien quand un pétrolier fait naufrage.

12 juin 2008

13 juillet 2008 - Aucun commentaire
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Le délire productiviste

14. Le délire productiviste

Jean-Marie Harribey

Peut-on délirer durable ? Oui. La réponse est apportée par Michel Godet dans une tribune « Peut-on développer durable ? » (Le Monde, 13 décembre 2007). Le délire productiviste prend la forme ici d’une rhétorique qui allie poncifs et contresens, tout en étant fort astucieuse. Trois traits la caractérisent, qui sont très représentatifs du discours des derniers réfractaires à la prise de conscience de la gravité de la crise écologique, couplée dorénavant avec la crise sociale. Ces traits sont la dénégation des faits avérés, le renversement des arguments à contresens de leur signification réelle et la répétition en boucle du « travailler plus ».

Dénégation. L’auteur met en doute la relation, que ne conteste plus aucun scientifique sérieux, entre le réchauffement climatique et les activités humaines. Il ignore superbement les différents rapports du GIEC, et notamment celui qui vient d’être publié. Michel Godet préfère s’en remettre à Claude Allègre qui, sur ce point, n’est pas une référence reconnue. Et il compare ce qui est incomparable : d’une part, les changements climatiques qui sont intervenus dans l’histoire de la Terre en s’étalant sur des durées longues et qui étaient dus à des causes naturelles, et, d’autre part, le changement actuel, brutal et dû aux émissions de gaz à effet de serre.

Dénégation encore en affirmant que les réserves de pétrole couvriront un siècle d’utilisation, alors que les derniers états connus montrent que nous avons vraisemblablement atteint le pic de la production. Les informations dont nous disposons sont bien moins « molles » que celles sur lesquelles s’appuie l’auteur pour critiquer le principe de précaution, « frein à l’action et à l’innovation », reprenant en cela les propos désarmants de candeur ou de cynisme, c’est selon, de la commission Attali qui s’occupe de « libérer la croissance » tandis que l’ONU s’efforce à Bali de trouver un compromis pour préparer l’après-Kyoto.

Renversement des arguments. Michel Godet stigmatise la « folie des biocarburants ». On pourrait s’en féliciter. Hélas, il met cette folie sur le dos des écologistes, alors que, précisément, ce sont les écologistes conséquents qui s’élèvent contre le risque de voir les meilleures terres consacrées à produire des agrocarburants, en lieu et place de la nourriture, et dans des conditions peu « biologiques ». Déjà, nombre de populations au Brésil, en Colombie et ailleurs voient les terres auxquelles elles n’ont pas accès être affectées à des productions qui partiront dans les moteurs des voitures et des camions des riches. Au lieu d’utiliser cet argument pour critiquer la façon dont le monde des affaires s’apprête à dévier à son profit toutes les stratégies de soutenabilité ou de durabilité du développement, Michel Godet oscille entre le dénigrement du concept (plutôt que sa déviation) et sa défense au nom de la croissance (c’est-à-dire sa déviation). La manœuvre est habile car il est vrai que le développement durable est devenu le paravent de l’inaction politique ou celui d’un capitalisme vert ayant bien compris les potentialités qu’offrait la crise écologique en termes de réparation des dégâts, de recyclage et de dépollution, voire en termes spéculatifs sur le marché des permis d’émission de carbone.

Le leitmotiv du « travailler plus ». Le discours est connu et l’article de Michel Godet fait écho à celui de Rémy Prudhomme (Le Monde, 30 octobre 2007) auquel il se réfère d’ailleurs. Toutes les mesures en faveur de la protection de l’environnement auraient le même effet désastreux que les 35 heures. Répéter inlassablement une affirmation ne vaut pas preuve. Et c’est méconnaître totalement l’histoire. Les statistiques sur séries longues de l’INSEE montrent que, depuis le début du XIXe siècle, la productivité horaire du travail a été multipliée en France par environ 30 et la production par 26, la première augmentant 1,15 fois plus vite que la seconde. Dans le même temps, le nombre d’emplois a été multiplié par 1,75. En deux siècles donc, comment notre système productif a-t-il pu absorber à la fois le « choc de productivité » et l’augmentation de la population active, deux facteurs dont le produit = 2 (1,15 x 1,75) ? En divisant le temps de travail individuel moyen par 2. Le progrès pouvait se nommer temps pour vivre et pas seulement temps pour saturer le monde de marchandises.

Pourquoi ces faits sont-ils passés sous silence ? Parce que la RTT, outre son ouverture vers une autre conception du bien-être, comporte aux yeux des détenteurs du capital le défaut rédhibitoire d’obliger à remodeler la répartition des revenus en faveur des salariés. En revanche, faire des heures supplémentaires pour gagner (et produire) davantage – tout en faisant sauter la durée légale du travail – élimine l’idée même d’augmentation du salaire. Il ne restera plus, après avoir « monétisé la RTT », qu’à monétiser les dimanches et jours fériés, les congés et puis la retraite puisqu’elle est condamnée à diminuer inexorablement avec les contre-réformes en cours. Alors, dividendes et plus-values boursières se multiplieront puisque le salaire de base et la protection sociale s’étioleront.

Les réticences des gouvernements libéraux et des responsables économiques à s’attaquer véritablement à la crise écologique, leur volonté d’inverser la tendance séculaire à la RTT et leur hostilité aux dépenses publiques à l’origine des services non marchands sont cohérentes entre elles. Elles participent de ce délire productiviste qui ne conçoit le bien-être que sous la forme d’une augmentation perpétuelle de la consommation marchande. Jouant sur deux tableaux, confondre croissance économique et développement humain et assimiler toute réflexion écologique à la décroissance, les idéologues du capitalisme infini évitent la question essentielle : redéfinir un développement de qualité autour des droits humains essentiels que sont notamment une alimentation saine et non génétiquement transformée, l’eau, l’éducation, la protection sociale, les services publics et le logement accessibles à tous et soustraits aux forces du marché. Il est vrai que cela passe par une gestion collective, ennemie d’une « concurrence libre et non faussée ». Comme quoi, tout est lié.

Travailler plus pour mourir plus vite

1. Travailler plus pour mourir plus vite

Jean-Marie Harribey

Entrée en matière pour un espace d’écriture que m’offre le journal Sud-Ouest. Une page que je place sous le signe d’une maxime ayant servi de fil conducteur à une chronique inaugurée ailleurs (Le Passant Ordinaire) il y a quelques années : la bourse ou la vie. Telle est l’alternative devant laquelle nous place le capitalisme mondial.

Entendez-vous dans les campagnes tambouriner ces bons soldats de l’économie, ils viennent vous trouver jusque dans les bras de Morphée : « Levez-vous plus tôt, il faut travailler plus. » Ils vous secouent, encore endormis : « La France est en déclin, elle n’est plus qu’à la sixième ou septième place de l’économie mondiale ». « Six ou sept ? » dites-vous. « Si ce n’est sept aujourd’hui, ce le sera demain, car les Japonais, les Chinois et même les Américains travaillent plus que nous. »

Et voici ce que je lis (Le Monde, 20 et 21 mai 2007) : « Les Japonais invités à moins travailler pour vivre mieux ». C’est une recommandation du gouvernement du Japon pour inciter les salariés à faire moins d’heures supplémentaires, car les suicides, les infarctus et les maladies graves se multiplient à cause du surmenage. « Le nombre de décès liés à un excès de travail a augmenté de 7,6% en 2006 […] Pour prévenir ce qu’elles considèrent comme un fléau social, les autorités japonaises encouragent les employés à prendre des congés pour se consacrer à leur famille […] Le phénomène de mort par épuisement est reconnu depuis 1987 par le ministère nippon de la santé. »

Comment peut-on accorder un quelconque crédit à tous ceux qui affirment péremptoirement, réclament véhémentement et imposent menaçants : « travaillez plus pour gagner plus » ? Si travailler trop est devenu un fléau que le Japon vient de reconnaître, comment résister au bourrage de crâne infligé par les idéologues libéraux, à longueur de journée, d’éditorial et de plateau de télévision ? Comment clouer le bec à des imprécateurs qui sont à la science ce que la Star Academy est à la culture ?

Star Ac’ de l’économie n° 1 : Il faut travailler plus car c’est le travail qui seul peut créer de la richesse. C’est juste mais c’est exactement ce qu’ont toujours nié les libéraux dans tous leurs livres d’économie bien-pensants. Pour eux, le capital crée aussi de la valeur. Pourquoi alors leurs propriétaires se contentent-ils pas de celle qu’il crée et pressurent-ils davantage le travail ? Sans doute ont-ils compris en leur for intérieur que le capital était stérile.

Star Ac’ de l’économie n° 2 : « Il faut tourner le dos au mythe du partage du travail » (Laurence Parisot tous les matins, Nicolas Sarkozy tous les soirs, et les « croyants » en la religion libérale Olivier Blanchard, Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le Monde, 5 juin 2007). Or, depuis deux siècles, le temps de travail a été divisé par deux, sinon il y aurait eu beaucoup plus de chômeurs et le « fléau de l’excès de travail » aurait décimé les malheureux contraints au travail forcé. Et que disent l’OCDE et Eurostat ? Que la durée effective du travail en France est de 38 heures par semaine, au-dessus de la moyenne européenne de 37,9.

Star Ac’ de l’économie n° 3 : Il faut valoriser le travail mais il coûte trop cher car le salaire minimum est trop élevé (Cercle des économistes, Politique économique de droite, Politique économique de gauche, Paris, Perrin, 2006, p. 24 et 50). Qui dit que le salaire minimum est trop élevé ? Ceux qui perçoivent les revenus les plus élevés. Avec les applaudissements de leurs commanditaires, les dirigeants des grandes sociétés qui perçoivent jusqu’à 400 ou 500 fois le SMIC, sans compter les stocks options, ce qui met le total à 2000 fois le SMIC.

Star Ac’ de l’économie n° 4 : Il faut réduire les cotisations sociales qui sont des « charges ». Et le coût du capital (intérêts, dividendes) n’est-il pas inclus dans les prix des marchandises, n’est-il pas une charge pénalisant la compétitivité ? Chut ! Vous enfreignez la consigne de silence. Et puis, tous les détenteurs de capitaux exigent, de par le monde, sensiblement la même rémunération, ce qui n’est pas le cas des salariés en position de faiblesse.

Star Ac’ de l’économie n° 5 : « Il faut financer le système de protection sociale par la création de richesses. Côté retraites, il nous faut des fonds de pension. » (Nicolas Baverez, Le Monde, 29 et 30 avril 2007). Baverez, qui est en France le déclinologue en chef, inspirateur de Nicolas Sarkozy, profère là une énormité qui atteste du niveau auquel se situent les économistes qui ont pignon sur rue : un fonds de pension ne crée aucune richesse (cf. la Star Ac’ n° 1 ci-dessus), il attribue à ceux qui possèdent des actions le fruit du travail de ceux qui, en général, n’en ont pas.

Star Ac’ de l’économie n° 6 : « La détaxe des heures supplémentaires est une idée intelligente. » (Edmund Phelps, Le Monde, 13 et 14 mai 2007). Phelps, qui a reçu en 2006 une belle somme de la part de la Banque royale de Suède en récompense d’un nombre d’heures de travail colossal pour dire des sottises sur l’économie, doit savoir de quoi il parle, mais ses collègues éminents du Conseil d’analyse économique, qui sont pour la plupart plus libéraux les uns que les autres, ont tout de même alerté l’opinion le 29 mai 2007 sur le fait que l’exonération n’améliorerait pas l’emploi et assècherait les finances publiques. Comment en serait-il autrement puisque exiger des heures supplémentaires, dorénavant moins chères que les heures normales, permettra aux employeurs de ne pas embaucher ?

Star Ac’ de l’économie n° 7 : « On ne luttera pas contre le réchauffement climatique, les atteintes à la biodiversité ou à l’équilibre des territoires si, d’abord, on ne relance pas la machine économique et si on ne rompt pas avec la religion de la pause et de la réduction du temps de travail (RTT) » (Henri Bourguinat, Le Monde, 29 mai 2007). Voilà donc l’apothéose, le bouquet final de la Star Ac’ de l’économie. Si l’on suit cette exhortation, qu’arrivera-t-il ? Puisque le temps de travail ne sera plus réduit, tous les gains de productivité du travail iront grossir la production, vouée à croître à l’infini. Et nous mourrons tous. Mais pas tous en même temps, d’abord les pauvres, ça rassurera les riches.

8 juin 2007

8 juin 2007 - 7 commentaires
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