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Un BLOG invité
du Journal SUD OUEST

La bourse ou la vie
par Jean-Marie Harribey, co-président d’Attac

Monétiser la RTT : un projet dément

13. Monétiser la RTT : un projet dément

Jean-Marie Harribey

Le président de la République ne sait pas quoi inventer pour sortir des contradictions dans lesquelles il s’est fourré lui-même. Il a promis d’augmenter le pouvoir d’achat des travailleurs, mais il refuse d’augmenter le SMIC et il écoute le Medef qui crie au scandale dès que l’on parle d’augmenter les salaires. Il a supprimé les cotisations sociales patronales sur les heures supplémentaires, mais les entreprises ne proposent pas d’heures supplémentaires à effectuer si elles n’ont pas d’activité nouvelle, sauf en transformant des heures normales en supplémentaires pour bénéficier de l’aubaine. Tout ça ne fait pas du pouvoir d’achat en plus, pendant que les prix des produits de première nécessité, l’alimentation, le logement, l’énergie, les transports, se mettent à galoper.

Que reste-t-il comme solution à un président coincé dans une impasse et à un patronat gavé de profits pour distribuer quelques miettes ? Réponse : « monétiser la RTT » (1). Il fallait trouver la formule. Chapeau, messieurs les conseillers en communication !

Depuis deux siècles, les travailleurs ont pu récupérer en temps libéré de la contrainte du travail une partie des gains de productivité qu’ils avaient créés : travailler 7 ou 8 heures par jour et non plus 14 ou 16 comme au XIXe siècle, 4 ou 5 jours par semaine et non plus 7, des semaines de 35 à 40 heures et non plus du double, avec 5 semaines de congés payés au lieu de zéro, et, jusqu’à une date récente, travailler 37 ans et demi et non plus jusqu’à ce que mort s’ensuive. Toute l’histoire de l’humanité est tendue vers la recherche du moindre effort, c’est-à-dire pour « économiser » la peine des humains, sauf que le capitalisme n’a jamais concédé cette « économie » que contraint et forcé.

Eh bien, Monsieur Sarkozy, sous les applaudissements du Medef, crie : « stop à la RTT ! » Mais, comme il est bon prince, il propose d’échanger les récupérations des temps de travail effectués et accumulés dans des « comptes de RTT » contre de l’argent. Parce que, Benjamin Franklin l’avait dit, il y a bien longtemps, « le temps, c’est de l’argent ». On reste confondu devant tant de bêtise et de cynisme mélangés.

Bêtise. Le temps n’est pas de l’argent. Ou, plutôt, il n’est de l’argent que si du travail a été effectué et a produit des biens et services utiles. Nouveau converti à Marx, Jaurès et Blum, Monsieur Sarkozy devrait demander à ses conseillers, et notamment à ce grand pédagogue qu’est Monsieur Guaino, de lui dire quelles sont les implications de ce qu’il a clamé à tout va pendant sa campagne électorale : seul le travail produit de la richesse et donc (le pourquoi du « donc » doit être demandé à Guaino) l’argent ne fait pas de petits tout seul. En lui-même, le temps qui s’écoule, et notamment le temps de la vie humaine, ne crée ni richesse, ni argent.

Cynisme. En proposant de transformer en argent du temps humain déjà passé à travailler, dont il avait été admis qu’il serait récupéré en temps de repos, en temps libéré, en temps libre enfin, promis, juré, parole de l’Etat, Monsieur Sarkozy veut arracher au salarié ce qui lui revenait de droit : son temps de vie. Contre de l’argent, équivalent de la richesse que le travailleur avait créée. Et, pour dresser les pauvres contre les pauvres, les médias en rajoutent. Ainsi, Le Monde (30 novembre 2007) publie plusieurs graphiques sur le coût du travail en France : « l’un des plus élevés d’Europe », à cause des… « charges sociales ». Nullissime ! Pas un graphique qui rapporte ce coût à la productivité, l’une des plus élevées d’Europe. Trop compliqué pour Le Monde qui titre « Salaires et pouvoir d’achat, une stagnation surprenante », et cela « depuis 1978 ». Que Le Monde aille voir les statistiques de l’évolution des profits depuis la même date et il comprendra ce qu’est le « coût du capital ».

On résume : la politique sarko-médévienne est du cynisme marié à la bêtise : voler au travailleur son temps de vie par tous les bouts (ici la RTT, là l’allongement de la durée de cotisation pour la retraite). Il ne reste plus à Madame Parisot et à Monsieur Sarkozy qu’à inventer la monétisation des dimanches, des jours fériés et des congés. Et la monétisation de la retraite ? Ils y pensent… pour éliminer à jamais l’idée même d’augmentation du salaire.

Ce serait d’autant plus ingénieux que cela irait dans le sens de la marchandisation qui gangrène toute la société. La vie humaine : marchandise ; la connaissance : marchandise ; la nature : marchandise ; toute forme de vie : marchandise.

Marchandisez, marchandisez, il ne restera rien ! C’est la démence sénile du capital (2).

(1) N. Sarkozy, Entretien télévisé, 29 novembre 2007.

(2) J.M. Harribey, La démence sénile du capital, Fragments d’économie critique, Bègles, Ed. du Passant, 2002, 2e éd. 2004.

8 commentaires pour “Monétiser la RTT : un projet dément”

  • frk dit :

    et si ce n’était pas fini ?

    En effet, pour peu que cette idée marche, pourquoi pas proposer l’année suivante de faire la même chose avec les congés payés … histoire de se mettre conforme au modèle anglosaxon, soit 2 semaines de congés par an.

    Et si çà marche vraiment ( attention aux sondages à venir ) pourquoi pas montrer du doigt ces fainéants qui eux n’ont pas voulu acheter leur temps libre, ou mieux encore pouvoir enfin justifier la suppression des 35h arguant justement que le nombre important de rachat c’est la preuve que les gens ne veulent plus des 35h.

  • abFab dit :

    Bonjour,

    Tout d’abord je tiens à dire que c’est toujours un plaisir de tomber sur un texte qui met des mots (et les bons) sur ce que l’on ressent. Pour cela merci.

    Je voudrais toutefois revenir sur un point. Vous écrivez : “Il fallait trouver la formule. Chapeau, messieurs les conseillers en communication !”. Je ne sais pas qui le premier à trouvé le vocable (”monétiser des trucs”), mais il est visiblement dans l’air du temps. Dans un article de 01Net, on peut lire les propos de Pierre Kociusko-Morizet, PDG de PriceMinister et coprésident de l’Asic (Association des services Internet communautaires, et parmi ces services, les blogs).

    « […]Il y a de nouveaux modèles de revenus (…) avec de la monétisation d’audience, alors que nous ne produisons pas des contenus. »

    http://www.01net.com/editorial/365451/le-web-2.0-francais-monte-son-association/

    Donc si je puis me permettre, à la litanie des “monétisations” réelles et potentielles que vous énumérez, vous en oubliez une, la “monétisation d’audience”. Et “Monétiser l’audience”, c’est ce que vous faites en publiant vos billets ici, entre une bannière de publicité pour “Sud Ouest Immo” et un énorme pavé criard vantant les mérites de “La Nouvelle Chaine des Pyrénées”.

    Lorsque vous écrivez, “La vie humaine : marchandise ; la connaissance : marchandise ; la nature : marchandise ; toute forme de vie : marchandise”… je me permettrais d’ajouter : “la lecture de ce billet : marchandise”.

    Franchement, en tant que co-président d’Attac, ne me dites pas que nous trouvez pas d’autres lieux pour vous exprimer qu’un blog qui “monétise” son audience en imposant de la publicité à ses lecteurs. Cela n’enlève rien (évidemment) à la pertinence du fond, mais ça gâche le message.

    Non mon “surf” n’est pas une marchandise :o))

    abFab

  • clocher patrick dit :

    Pour ne pas avoir à augmenter les salaires, tout en diminuant les prestations “gratuites” (les services publics, en fait financés par l’impôt, en constante diminution pour les plus riches), la classe dirigeante dont Sarko est le serviteur augmente continuellement depuis trente ans ses revenus et ses possessions. Pressés par les insuffisances de leurs revenus, et quelquefois par l’aliénation induite du “consommer plus”, les salariés modestes qui avec les exclus représentent plus de 95 % de la population se laisseront-ils prendre au piège du “travailler plus” ? Accepter ce marchandage (heures RTT, et pourquoi pas demain les dimanches, jours fériés et congés) revient à accepter la non revalorisation des salaires horaires et la dégradation des services publics. Que retiendrons-nous du vote Sarkozy des 2/3 des ouvriers dans les années prochaines : l’adhésion renouvelée par la fuite en avant et la passion triste de la haine de plus pauvre et plus faible que soi, ou le rejet par la désillusion devant le boniment du candidat heureux ?

  • amt dit :

    quelle logique ! je suis cadre et l’année dernière j’ai perdu 2 jours d’artt parce que je ne les avais pas pris avant la fin de l’année. Ca m’a fâché parce les heures supplémentaires j’en fais ! Il semblerait que grâce à M. SARKOZY, je puisse monayer maintenant mes ARTT et ainsi non seulement ne plus rien perdre mais en plus gagner financièrement. Mais voilà, je préfère perdre des sous que de perdre du temps libre. Temps libre que j’occupe comme je l’entends. Seulement voilà, j’ai encore le choix parce que j’ai un boulot (que j’aime en plus), un salaire et un logement. Paupériser les gens pour les faire travailler plus, qu’ils n’aient plus d’autres choix que celui de survivre et de se sentir coupable.

  • Virginie dit :

    Il y a une donnée sociologique qui est toujours occultée : les familles monoparentales sont de plus nombreuses en France. http://www.insee.fr/fr/ffc/chifcle_fiche.asp?ref_id=NATTEF02313&tab_id=31 Elever, choyer, aimer un ou des enfants demande du temps et de la ressource. J’éleve seule mon fils, j’ai 11 heures contraintes par jour (le temps de transport quotidien est de 2.30). Je fais de la “télé-éducation. Cà me coute cher en téléphone et çà ne fonctionne pas bien. Cela n’a pas pu évité une situation d’échec scolaire par exemple.

    Les familles où les deux parents travaillent sont légions, avec 3.5 millions de smicards et une chèreté exposentiel du cout du logement. Donc même problème.

    On oublie de trop qu’il y a une vie après le travail, et pas seulement devant la télévision. On a trop tendence à considérer l’homme seulement comme un outil de travail.

  • jlb dit :

    entendu à la radio FrInter un reportage sur une entreprise qui paie les RTT, les heures sups et si les gens veulent du telps? solution proposée: des congés sans soldes!! donc même les congés payés vont être touchés!

  • coco_des_bois dit :

    Merci à Rezo d’avoir fait un lien vers ce site.

    C’est toujours important de démonter ce discours ridicule, repris en choeur par les médias. Débat stérile l’autre jour sur France Inter au sujet du dimanche travaillé.

    Les arguments d’un gros patron (non madame j’ai pas une boite, j’en ai au moins 4 autres) tournaient autour de la farce suivante : “mais enfin il faut laisser au consommateur la liberté de consommer” (et à moi la liberté de faire du profit sur le dos d’employés bien content de se faire exploiter ou de jeunes qui n’ont que faire de leurs loisirs, ils sont jeunes).

    La lutte de classes, l’exploitation des travailleurs, le bien être, tout ça est à enterrer, c’est derrière nous. Luttons ensembles pour rattrapper la Chine, pensons ensemble la France comme la future zone franche du monde capitaliste ! hourra !

  • Milla dit :

    Merci à ATTAC france de diffuser votre texte, il n’y a malheureusement pas que la monétisation des RTT qui choquent outre mesure, si vous saviez ce que masque le projet de principe de continuité !!! des gens dans l’errance et une main d’oeuvre gratuite que les centres d’hébergement vont diriger vers les entreprises sous couvert de formation, ces gens ne seront donc pas payés !! nous sommes sur le point de vivre une catastrophe majeure en Europe, parce que l’UE entier est concernée par le problème, les manifestations se déroulent partout sans qu’on en soit informés par la presse biens entendu, je pense que le pire n’est pas encore là, bientot la présidence de lUE par la France, les états unis vont vivre leur présidentielle à la même période, mais wait and see, une surprise de taille …

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