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Un BLOG invité
du Journal SUD OUEST

La bourse ou la vie
par Jean-Marie Harribey, co-président d’Attac

A quoi jouent les banques centrales ?

9. A quoi jouent les banques centrales ?

Jean-Marie Harribey

C’est reparti. Le capitalisme se prépare à une petite cure d’amaigrissement. La finance en passe de devenir obèse, il faut faire régime. On retrouve certaines constantes de l’histoire de ce système. Les crises se déclenchent souvent au sein de la sphère financière et à partir de l’économie dominante, ici les Etats-Unis. Et le système bancaire mondial, banques centrales en tête, dit tout et le contraire de tout à quelques heures d’intervalle. A quoi jouent donc les banques centrales ?

A se faire peur ?

Petit retour en arrière. Lorsque, pour sortir de la crise économique profonde qui affectait les taux de profit dans les années 1970, les dirigeants du monde décidèrent d’accorder une totale liberté de circulation au capital pour préparer la restructuration des activités et mettre en concurrence les travailleurs salariés du monde entier, les banques centrales reçurent une mission exclusive. La mission de ne créer de la monnaie que pour nourrir la sphère financière, et surtout pas pour promouvoir des activités utiles aux humains et l’emploi. D’où les yeux fixés sur la hausse des prix devenue l’ennemi principal de la rente financière.

Qu’advint-il ? Hausse des taux d’intérêt, explosion de la dette du tiers-monde, envolée du chômage et de la précarité, enrichissement faramineux des riches.

Au centre de tout cela, une économie américaine dominatrice, faisant figure d’exception, mais pétrie de contradictions : déficit extérieur récurrent (plus de 600 milliards de dollars par an), endettement extérieur colossal (6 000 milliards), bulles spéculatives à répétition (Bourse, Internet, immobilier), épargne intérieure nulle, financement par les épargnes européennes, japonaise et chinoise (800 milliards d’avoirs en dollars détenus par le Japon, 600 par la Chine).

Mais un gouvernement monétaire astucieux : dès que l’activité économique menaçait de fléchir, la Réserve fédérale (FED, banque centrale américaine) utilisait l’arme par excellence d’une banque centrale : baisser son taux d’intérêt pour faciliter le crédit. Elle laissait aux autres banques centrales le soin de faire supporter aux autres économies l’ajustement et la rigueur. La Banque centrale européenne (BCE) a excellé dans ce rôle de supplétif.

Depuis quelque temps déjà, la FED flairait le roussi : elle augmentait le taux d’intérêt pour endiguer la surchauffe. Trop tard, le feu avait pris. La mondialisation financière était à l’œuvre. Toute une myriade de fonds spéculatifs s’en donnaient à cœur joie : hedge funds, private equity funds et autres fonds de pension. Les restructurations, les fusions et les concentrations se multipliaient. Avec une nouvelle technique très avantageuse pour les prédateurs : le leverage buy out (LBO) : les fonds spéculatifs empruntent auprès des banques pour racheter des entreprises, qu’ils soumettent à un rendement maximum en les « dégraissant », puis les revendent au prix fort et versent des dividendes mirobolants aux actionnaires. Quand c’est fini, ils recommencent ailleurs.

Les spéculateurs ne sont pas en manque d’imagination. Ils profitent également du développement d’un marché particulier aux Etats-Unis, celui des emprunts immobiliers à haut risque (subprime mortgage). Avec la flambée des prix de l’immobilier ces dernières années, beaucoup de ménages peu solvables s’étaient endettés en hypothéquant leur maison auprès de fonds spéculatifs pratiquant des taux usuraires. Lorsque le marché de l’immobilier s’est retourné, amorçant une chute des prix, ces ménages ont tout perdu. Mais les spéculateurs, et les banques derrière eux, ont senti le vent de la faillite en chaîne. Les banques, notamment BNP-Paribas, ont jeté l’éponge : les titres hypothécaires devenant invendables, elles cessent de les coter et donc de les vendre !

C’est ici qu’entrent en scène les banques centrales. Zorro ou Frankenstein ?

A nous faire peur ?

En l’espace de quelques heures, le 9 août, la BCE a injecté 94,8 milliards d’euros, la FED 24 milliard de dollars (17,5 milliards d’euros), la Banque du Japon 1000 milliards de yens (6,2 milliards d’euros). Le 10 août, la BCE a rajouté 61 milliards d’euros supplémentaires. Injecté où ? Sur le marché interbancaire sur lequel les banques ordinaires se procurent de la monnaie de « banque centrale » dont elles ont besoin pour accompagner (à raison de quelques pour cent à peine) les crédits qu’elles accordent, elles, en monnaie scripturale.

Alors, les banques centrales créent autant de monnaie en injectant aussi facilement des liquidités dans l’économie mondiale ? Et nous qui pensions qu’elles étaient attachées au dogme de l’orthodoxie monétaire ! Surtout la BCE, avec son directeur père-la-rigueur Jean-Claude Trichet !

Quel mystère ! Une BCE qui a porté en moins de deux ans son taux directeur de 2% à 4%, une FED qui l’a relevé près de vingt fois jusqu’à 5,25%, au nom de la lutte contre l’inflation, et puis, brutalement, une injection fantastique de monnaie pour faire face à la crise immobilière et financière ! Pour élucider ce mystère, on doit se pencher sur l’évolution de la masse monétaire et de ses composantes.

Les banquiers centraux mesurent la masse monétaire au moyen de trois indicateurs (appelés « agrégats monétaires ») de liquidité décroissante. Le premier est M1 qui est constitué par les billets, les pièces et les dépôts à vue dans les banques : cette partie de la masse monétaire est liquide par définition et elle sert de moyen de paiement. Ensuite vient M2, qui contient M1 et, en outre, les placements à vue (comme les livrets A) disponibles immédiatement mais qui ne peuvent servir de moyen de paiement. Enfin, M3, qui englobe M2 et, en outre, les actifs financiers négociables émis par les banques (notamment les Organismes de placement collectif en valeurs mobilières).

En mars 2007, la masse monétaire totale M3 de la zone euro se décomposait ainsi :

M1 : 47%

M2 – M1 : 38%

M3 – M2 : 15%

La croissance de M3 se situe actuellement sur une base 10,9% par an. Alors que la BCE a fixé une norme de 4,5% pour tenir compte d’une croissance économique de 2,5% et d’une inflation tolérée de 2%. Pourquoi l’augmentation réelle de la masse monétaire dépasse-t-elle autant la norme édictée ?

Parce que la contribution à la croissance du total de la masse monétaire de chacune de ses composantes est :

M1 : 31%

M2 – M1 : 44%

M3 – M2 : 25%

Autrement dit, 69% (44 + 25) de la croissance de la masse monétaire est due à la croissance des actifs financiers constitutifs de M2 – M1 et de M3 – M2.

Ainsi, en alimentant les circuits financiers en liquidité fraîche pour couvrir les besoins du capital financier (restructurations, fusions, LBO, marché immobilier, etc.), les banques centrales, et particulièrement la BCE, ont choisi : pas d’inflation tolérée sur les biens et services, mais la bride sur le cou pour l’inflation sur les actifs financiers.

Et alors, dira-t-on, où est le mal ? Là : sur le long terme, la croissance des revenus financiers plus importante que la croissance de la richesse réelle n’est possible que si l’exploitation de la force de travail s’intensifie dans le système productif. Car la sphère financière n’est pas autonome, étant improductive. Les banques centrales sont les gardiennes de l’ordre. Et elles jouent à nous faire peur.

La création monétaire n’est bénéfique que si elle est une anticipation de l’accroissement de la richesse produite. Sinon, la crise est devant nous.

Pour prendre donc les choses à la racine, il faut abolir la totale liberté de circuler des capitaux, comme le propose le mouvement altermondialiste, notamment Attac dans son Manifeste.

12 août 2007

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