logo
visu

Un BLOG invité
du Journal SUD OUEST

La bourse ou la vie
par Jean-Marie Harribey, co-président d’Attac

Travailler plus pour mourir plus vite

1. Travailler plus pour mourir plus vite

Jean-Marie Harribey

Entrée en matière pour un espace d’écriture que m’offre le journal Sud-Ouest. Une page que je place sous le signe d’une maxime ayant servi de fil conducteur à une chronique inaugurée ailleurs (Le Passant Ordinaire) il y a quelques années : la bourse ou la vie. Telle est l’alternative devant laquelle nous place le capitalisme mondial.

Entendez-vous dans les campagnes tambouriner ces bons soldats de l’économie, ils viennent vous trouver jusque dans les bras de Morphée : « Levez-vous plus tôt, il faut travailler plus. » Ils vous secouent, encore endormis : « La France est en déclin, elle n’est plus qu’à la sixième ou septième place de l’économie mondiale ». « Six ou sept ? » dites-vous. « Si ce n’est sept aujourd’hui, ce le sera demain, car les Japonais, les Chinois et même les Américains travaillent plus que nous. »

Et voici ce que je lis (Le Monde, 20 et 21 mai 2007) : « Les Japonais invités à moins travailler pour vivre mieux ». C’est une recommandation du gouvernement du Japon pour inciter les salariés à faire moins d’heures supplémentaires, car les suicides, les infarctus et les maladies graves se multiplient à cause du surmenage. « Le nombre de décès liés à un excès de travail a augmenté de 7,6% en 2006 […] Pour prévenir ce qu’elles considèrent comme un fléau social, les autorités japonaises encouragent les employés à prendre des congés pour se consacrer à leur famille […] Le phénomène de mort par épuisement est reconnu depuis 1987 par le ministère nippon de la santé. »

Comment peut-on accorder un quelconque crédit à tous ceux qui affirment péremptoirement, réclament véhémentement et imposent menaçants : « travaillez plus pour gagner plus » ? Si travailler trop est devenu un fléau que le Japon vient de reconnaître, comment résister au bourrage de crâne infligé par les idéologues libéraux, à longueur de journée, d’éditorial et de plateau de télévision ? Comment clouer le bec à des imprécateurs qui sont à la science ce que la Star Academy est à la culture ?

Star Ac’ de l’économie n° 1 : Il faut travailler plus car c’est le travail qui seul peut créer de la richesse. C’est juste mais c’est exactement ce qu’ont toujours nié les libéraux dans tous leurs livres d’économie bien-pensants. Pour eux, le capital crée aussi de la valeur. Pourquoi alors leurs propriétaires se contentent-ils pas de celle qu’il crée et pressurent-ils davantage le travail ? Sans doute ont-ils compris en leur for intérieur que le capital était stérile.

Star Ac’ de l’économie n° 2 : « Il faut tourner le dos au mythe du partage du travail » (Laurence Parisot tous les matins, Nicolas Sarkozy tous les soirs, et les « croyants » en la religion libérale Olivier Blanchard, Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le Monde, 5 juin 2007). Or, depuis deux siècles, le temps de travail a été divisé par deux, sinon il y aurait eu beaucoup plus de chômeurs et le « fléau de l’excès de travail » aurait décimé les malheureux contraints au travail forcé. Et que disent l’OCDE et Eurostat ? Que la durée effective du travail en France est de 38 heures par semaine, au-dessus de la moyenne européenne de 37,9.

Star Ac’ de l’économie n° 3 : Il faut valoriser le travail mais il coûte trop cher car le salaire minimum est trop élevé (Cercle des économistes, Politique économique de droite, Politique économique de gauche, Paris, Perrin, 2006, p. 24 et 50). Qui dit que le salaire minimum est trop élevé ? Ceux qui perçoivent les revenus les plus élevés. Avec les applaudissements de leurs commanditaires, les dirigeants des grandes sociétés qui perçoivent jusqu’à 400 ou 500 fois le SMIC, sans compter les stocks options, ce qui met le total à 2000 fois le SMIC.

Star Ac’ de l’économie n° 4 : Il faut réduire les cotisations sociales qui sont des « charges ». Et le coût du capital (intérêts, dividendes) n’est-il pas inclus dans les prix des marchandises, n’est-il pas une charge pénalisant la compétitivité ? Chut ! Vous enfreignez la consigne de silence. Et puis, tous les détenteurs de capitaux exigent, de par le monde, sensiblement la même rémunération, ce qui n’est pas le cas des salariés en position de faiblesse.

Star Ac’ de l’économie n° 5 : « Il faut financer le système de protection sociale par la création de richesses. Côté retraites, il nous faut des fonds de pension. » (Nicolas Baverez, Le Monde, 29 et 30 avril 2007). Baverez, qui est en France le déclinologue en chef, inspirateur de Nicolas Sarkozy, profère là une énormité qui atteste du niveau auquel se situent les économistes qui ont pignon sur rue : un fonds de pension ne crée aucune richesse (cf. la Star Ac’ n° 1 ci-dessus), il attribue à ceux qui possèdent des actions le fruit du travail de ceux qui, en général, n’en ont pas.

Star Ac’ de l’économie n° 6 : « La détaxe des heures supplémentaires est une idée intelligente. » (Edmund Phelps, Le Monde, 13 et 14 mai 2007). Phelps, qui a reçu en 2006 une belle somme de la part de la Banque royale de Suède en récompense d’un nombre d’heures de travail colossal pour dire des sottises sur l’économie, doit savoir de quoi il parle, mais ses collègues éminents du Conseil d’analyse économique, qui sont pour la plupart plus libéraux les uns que les autres, ont tout de même alerté l’opinion le 29 mai 2007 sur le fait que l’exonération n’améliorerait pas l’emploi et assècherait les finances publiques. Comment en serait-il autrement puisque exiger des heures supplémentaires, dorénavant moins chères que les heures normales, permettra aux employeurs de ne pas embaucher ?

Star Ac’ de l’économie n° 7 : « On ne luttera pas contre le réchauffement climatique, les atteintes à la biodiversité ou à l’équilibre des territoires si, d’abord, on ne relance pas la machine économique et si on ne rompt pas avec la religion de la pause et de la réduction du temps de travail (RTT) » (Henri Bourguinat, Le Monde, 29 mai 2007). Voilà donc l’apothéose, le bouquet final de la Star Ac’ de l’économie. Si l’on suit cette exhortation, qu’arrivera-t-il ? Puisque le temps de travail ne sera plus réduit, tous les gains de productivité du travail iront grossir la production, vouée à croître à l’infini. Et nous mourrons tous. Mais pas tous en même temps, d’abord les pauvres, ça rassurera les riches.

8 juin 2007

6 commentaires pour “Travailler plus pour mourir plus vite”

  • HH Chambon dit :

    Bonjour, Il me semble que chacun peut produire une certaine quantité de richesse selon sa capacité de travail et il est impossible de faire plus. On a inventé alors un système qui permet de dépasser cette limite matérielle : la pyramide. On crée un hiérarchie verticale arbitraire, on crée des justifications pour la faire admettre par tous et voilà ce que cela donne :

    Ceux qui sont en dessous travaillent et produisent.

    Ceux qui sont au dessus gèrent mais ne produisent pas de richesse directement.

    Alors ils prélèvent une partie de la production sur ceux qui sont en dessous ( les seuls à créer de la richesse). Plus on monte plus on s’aperçoit que le prélèvement est important sur ceux d’en bas.

    On nous dit qu’il est nécessaire qu’il y est des hiérarchies, des gens qui gèrent, des hauts responsables et que leur niveau de responsabilité justifie leurs hauts salaires.

    C’est purement arbitraire. Et cela cache quoi en fait? Que la responsabilité du travail est détournée vers les plus aptes à obtenir le poste, c’est tout. Qu’une grande partie de la rémunération du travail est détournée vers ces postes, c’est tout. Que pour que ce système fonctionne, il faut la soumission de ceux sur qui il repose : les producteurs de richesse mais aussi les accapareurs. Et la clef de cette soumission c’est l’éducation. Si on nous apprend à croire en ce système, ses valeurs, on joue le jeu.

    Peut-il en être autrement? Oui, avec une étude attentive de notre histoire qui nous montre la mise en place de ce système féodal. Car il remonte loin, le capitalisme prédatorial. Des hommes forts se sont mis à nous protéger de dangers causés par d’autres hommes forts. Donc, pour leur permettre de nous protéger il a fallu les entretenir, les enrichir car ils n’avaient plus le temps de produire…et voilà. Comme ils ont eu de plus en plus de pouvoirs, leurs prélèvements ont étés de plus en plus justifiés. Mais comme ils ne pouvaient pas tout gerer il leur a fallu déléguer, et les subalternes sont apparus. Ils a fallu leur donner une partie du butin…la hiérarchie est apparue. Et comme chacun espère avoir une partie du butin, tout le monde joue le jeu et cautionne le système…

    Notre société, fort complexe, a su diversifié les formes de prélèvement : les gens qui vous protègent, les gens qui gèrent pour vous, les gens qui vous soignent, les gens qui vous font rêver, les gens qui dirigent, les gens qui vous informent, les gens qui vous vendent…

    Croyez vous qu’il soit possible de gerer une usine sans patron? Croyez vous qu’il soit possible de ne pas avoir besoin de se protèger? Croyez vous qu’il soit possible de se soigner? Croyez vous qu’il soit possible de creer ses rêves? De choisir son destin? De s’informer? D’acheter aux producteurs?…

    La réponse est oui, à la seule condition de faire un travail sur soi, ses valeurs, sa perception du monde, de se recentrer pour savoir qui on est, de réflèchir, de prendre le temps, et petit à petit de changer ses actes. Pas de révolution, qui laisse le champ libre aux prédateurs, mais une EVOLUTION… Il nous faut devenir adultes et cesser de chercher un père protecteur…qui sous cette figure paternaliste n’est qu’un prédateur. Et il se cache sous bien des visages…

    Hugues-Henri Chambon, 9 juin 2007

  • Schneider Hélène dit :

    Bravo et merci. Quelle bouffée d’oxygène !

  • Guiramand dit :

    Bonjour,

    Je lis votre article et le trouve SUPERBE ! Vous êtes exactement dans le VRAI. Félicitations ! ‘Travailler plus pour gagner plus’ cela signifie surtout mourir plus tôt d’épuisement pour que la retraite ne soit jamais payée… et tout bénéfice aux multiples caisses de retraite. Merci le capital-décès ! Mdr. J’attends avec impatience votre prochaine analyse.

    Cordialement,

  • Mouton Rouge&Noir dit :

    Mauvaise nouvelle pour toi, Jean-Marie : Je vais t’envoyer du monde … bien content de pouvoir te lire plus souvent.

    Amicales salutations.

    M R&N.

  • Mouton Rouge&Noir dit :

    Je viens de lire sur le blog “le Charençon libéré” (http://lecharenconlibere.blog.20minutes.fr/archive/2007/06/19/tva-sociale-serge-dassault-adhère-à-la-lcr.html) que Dassault proposait dans la tribune (http://www.latribune.fr/info/Serge-Dassault—la-TVA-sociale-n-est-pas-une-bonne-idee–615-~-AP-FISCALITE-TVA-DASSAULT-$Db=News/News.nsf-$Tag=1647) de “retirer globalement 100 milliards d’euros aux 300 milliards de charges sociales payées par les entreprises et d’asseoir le financement de la Sécurité sociale non plus sur les salaires mais sur le chiffre d’affaires des entreprises duquel on aura soustrait la masse salariale.”

    Je n’arrive pas à trouver le piège (car il y en a forcément un …)

    Amicales salutations M R&N.

  • Soleil Sombre dit :

    Merci. Jean-Baptiste Harribey est lumineux.

    J’aimerais d’autres textes sur la dette, notamment, cette dette avec laquelle on nous étrangle et on nous pille en toute légalité.

    En ces temps où Mordor règne, on aimerait voir plus souvent JB Harribey sur nos antennes pour combattre un peu ces “économistes” de Rance-Inter par exemple. Un tour, un petit tour à la rentrée sur Là-bas si j’y suis ?..

Laisser un commentaire

Si vous possédez un blog SudOuest, connectez-vous auparavant pour ne pas avoir à entrer ces informations.

FireStats icon Contenu créé par FireStats