43. Procès de l’Université
Par les enseignants-chercheurs de l’Université Bordeaux IV
Bordeaux – 10 février 2008 (1)
Le Président ouvre le procès de l’Université
Mesdames et Messieurs les enseignants-chercheurs,
Mesdames et Messieurs les doctorants,
Mesdames et Messieurs les personnels Biatos,
Mesdames et Messieurs les étudiants,
Nous sommes réunis aujourd’hui, Place Pey-Berland, pour faire le procès de votre Université qui doit répondre publiquement de ses fautes.
Le procureur va tout d’abord vous donner lecture de l’acte d’accusation.
Le Procureur
Vu le classement de Shanghai ;
Vu le processus de Bologne ;
Vu la loi n° 2007-1199 du 10 août 2007 relative aux libertés et responsabilités des universités ;
Vu le projet de décret modifiant le statut des enseignants-chercheurs ;
Vu le projet de décret relatif aux doctorants contractuels des établissements publics d’enseignement supérieur ou de recherche ;
Vu le projet de Mastérisation de la formation des maîtres ;
Vous êtes, par le présent, accusés :
De faire preuve de nationalisme en vous opposant à la semestrialisation des enseignements universitaires, en prétendant que les étudiants auraient besoin de temps pour réfléchir, discuter et s’approprier vos enseignements, alors que le saucissonnage des programmes, le dépeçage des cours et la multiplication des examens préparent au contraire les étudiants à l’entrée dans la vie active ;
De faire preuve de conservatisme, en refusant par principe toute idée de changement ;
De faire preuve de paresse, en ne consacrant pas suffisamment de temps et d’attention à votre activité d’enseignement et de recherche ;
De faire preuve d’orgueil, en refusant toute idée d’évaluation ;
De vous complaire dans une posture gauchisante en vous opposant aux projets du Gouvernement ;
De gaspiller les deniers publics en engloutissant les milliards de l’Etat dans la formation des étudiants sans vous préoccuper de leur avenir professionnel ;
De faire preuve de centralisme, en vous accrochant à votre statut de fonctionnaire d’Etat et en refusant l’autonomie des universités ;
De faire preuve d’irresponsabilité en vous livrant à des activités de recherche qui vont contre les intérêts des entreprises qui financent notre université ;
De vous comporter comme des chercheurs inutiles en vous livrant à de la recherche fondamentale, en étudiant l’histoire ou la philosophie, toutes matières désormais bannies puisque n’étant pas susceptibles d’être financées par les partenaires du secteur privé ;
De faire preuve d’incivisme en vous livrant, par vos écrits, à des critiques à l’encontre de notre Gouvernement ;
De faire preuve d’impolitesse et d’impertinence, en vous opposant à votre Président au risque de gâcher votre carrière ;
De perturber dangereusement l’esprit de nos étudiants en prétendant que c’est la Terre qui tourne autour du soleil ;
De véhiculer des idées subversives et de saper l’autorité de l’Etat, en affirmant que le nuage radioactif de Tchernobyl était passé sur l’est de la France, alors que les experts officiels nous certifient que celui-ci s’est bien arrêté aux frontières de notre Pays ;
De saper les fondements de l’économie nationale en alertant l’opinion publique sur les prétendus méfaits de l’amiante ;
D’apeurer la population et de provoquer des tempêtes, en prétendant qu’il y bien un phénomène de changement climatique ;
De faire des recherches sur des pathologies orphelines qui, compte tenu du nombre limité de malades, ne répondent pas aux critères de rentabilité ;
De nuire à la compétitivité de notre industrie agro-alimentaire en poursuivant vos recherches sur les dangers des OGM ;
De perturber les grands dirigeants de ce monde et de nuire à l’image de nos entreprises en faisant des recherches sur les méfaits de l’économie de marché ;
Pour l’ensemble de ces faits, il a été décidé de vous mettre en accusation pour que vous répondiez publiquement de vos fautes ;
Le Président
L’accusation appelle à la barre le célèbre journaliste Franz-Olivier Giesbert.
Franz-Olivier Giesbert
Monsieur le Président, je crois utile de préciser que « Derrière leur logomachie pseudo-révolutionnaire, les universitaires ont souvent, chevillée au corps, l’idéologie du père Peinard. La France est un des pays d’Europe qui dépense le plus pour son système éducatif, avec les résultats que l’on sait. Il faut que ce fiasco continue, et tant pis pour nos enfants, qui, inconscients des enjeux, se feront de toute façon embringuer par des universitaires, réactionnaires au sens propre du mot. » (2)
Le Président
L’accusation appelle à la barre Monsieur Christian Morrisson, éminent économiste, dont les contributions éclairantes guident l’action de l’OCDE.
Christian Morrisson
Monsieur le Président, je souhaiterais apporter mon soutien au gouvernement qui agit avec une grande intelligence. Nous pouvons en effet, comme il s’y emploie actuellement, « recommander de nombreuses mesures qui ne créent aucune difficulté politique. Pour réduire le déficit budgétaire, une réduction très importante des investissements publics ou une diminution des dépenses de fonctionnement ne comportent pas de risque politique. Si l’on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de service, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population. » (3)
Le Président
L’accusation souhaite entendre, Monsieur le Président de la République, Nicolas Sarkozy.
Nicolas Sarkozy
Monsieur le Président, mesdames et messieurs, il faut le dire, « nous ne sommes pas aujourd’hui dans le peloton de tête des pays industrialisés pour la recherche et l’innovation. Evidemment, si l’on ne veut pas voir cela… Mais c’est pourtant la réalité et si la réalité est désagréable, ce n’est pas désagréable parce que je le dis, c’est désagréable parce qu’elle est la réalité, c’est quand même cela qu’il faut voir. C’est pour cette raison que j’ai décidé d’engager la bataille de l’intelligence », en commençant par demander de supprimer des postes à l’université, selon la logique implacable définie par les experts de l’OCDE. « Nous devons nous doter d’orientations stratégiques claires pour la recherche et l’innovation, comme je l’avais appelé de mes vœux lors d’un discours prononcé pour célébrer le prix Nobel Albert Fert ».
Le Président
La parole est maintenant à la défense qui souhaite entendre Monsieur Albert Fert, prix Nobel de physique en 2007.
Albert Fert
Je serai bref et dirai simplement ceci : « A l’heure où l’économie réelle a besoin d’investissements d’avenir, aux dires même du Président de la République, la politique à courte-vue de coupes claires sans discernement dans la recherche et l’enseignement supérieur est suicidaire ». (4)
Le Président
Pour y voir plus clair dans ce débat, la défense appelle à la barre l’OCDE pour qu’elle nous présente la réalité des chiffres en matière d’enseignement supérieur et de recherche
OCDE
Monsieur le Président, nos études montrent que le CNRS est le premier organisme de recherche européen et le quatrième au niveau mondial.
Plus généralement, la France se classe au 5ème rang mondial en termes de publications scientifiques et se situe au 6ème rang mondial selon le sacro-saint classement de Shanghaï.
Pourtant, dans le même temps, notre dépense en matière de recherche se situe au 18ème rang mondial et la dépense par étudiant au 16ème rang.
Le Président
Mesdames et Messieurs les enseignants-chercheurs, les doctorants et les personnels Biatos, qu’avez-vous à dire pour votre défense ?
Le Président se tourne vers l’avocat de la défense ; roulement de tambours
L’Avocat de la défense
Monsieur le Président, je tiens à rappeler à la cour que l’Article L952-2 du Code de l’éducation dispose que “Les enseignants-chercheurs, les enseignants et les chercheurs jouissent d’une pleine indépendance et d’une entière liberté d’expression dans l’exercice de leurs fonctions d’enseignement et de leurs activités de recherche, sous les réserves que leur imposent, conformément aux traditions universitaires et aux dispositions du présent code, les principes de tolérance et d’objectivité. ”
L’avocat de la défense est ensuite bâillonné
Le Président
Merci, nous en avons assez entendu !
Mesdames, Messieurs, après en avoir librement débattu avec les représentants de l’Université, et après en avoir longuement délibéré,
Avons décidé de prononcer les condamnations suivantes :
Mesdames et Messieurs les enseignants-chercheurs et doctorants de l’Université :
Vous êtes condamnés à réaliser chaque année, et jusqu’à la fin de votre carrière, 1607 heures annuelles d’enseignement ;
Vous êtes également condamnés à renoncer à tout esprit critique et à vous conformer, en tous points, à la doctrine officielle de votre Université ;
Défense vous est désormais faite de réfléchir, de lire, d’écrire autrement que dans les revues qui vous seront indiquées par votre Université, et sur les sujets choisis par celle-ci ;
Défense vous est également faite d’exprimer toute opinion dissidente et de mener tout projet personnel de recherche contraire aux orientations définies par votre Université ;
Mesdames, Messieurs les étudiants de l’Université,
Vous êtes condamnés à suivre les enseignements dispensés par les plus mauvais et les moins motivés des enseignants-chercheurs de votre Université ;
Vous êtes également condamnés à vous inscrire dans des filières rentables ; défense vous est désormais faite d’étudier des matières économiquement inutiles ou politiquement subversives ;
Vous êtes en outre condamnés à emprunter sur 30 ans, et à taux variable, les sommes nécessaires au paiement de vos droits d’inscriptions ;
Mesdames et messieurs les personnels Biatos :
Vous êtes condamnés à travailler plus pour gagner moins, et de faire le travail de vos collègues dont les postes ont été, sont ou seront supprimés.
Madame l’Université, vous êtes donc définitivement, et sans aucun recours, condamnée à dépérir.
Roulements de tambour
L’avocat de la défense se libère de son bâillon et apostrophe la foule
« Est cela que vous voulez ? Est-ce cette université-là dont vous rêvez ?
La foule
« NON ! NON ! NON »
Tous
« Liberté pour l’Université !!! »
(1) Cette parodie a été préparée et jouée par les enseignants-chercheurs de l’Université Bordeaux IV.
(2) Le Point, 5 février 2009.
(3) « La faisabilité politique de l’ajustement », Cahier de politique économique, n° 13, Centre de développement de l’OCDE, 1996.
(4) Tribune de presse